La Veuve Joyeuse, une opérette viennoise au succès planétaire

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Le Metropolitan Opera de New York débute l’année 2015 en revendiquant une note légère, voire frivole, au travers d'une nouvelle production de la Veuve Joyeuse, de Franz Lehar, avec Renée Fleming dans le rôle-titre. Pour faire nôtre cette même volonté de légèreté même quand le contexte s’y prête moins, nous retraçons l’histoire de cette Veuve Joyeuse, d’abord viennoise avant d’être ensuite « naturalisée » française et de s’imposer comme « une irrésistible aspiration au bonheur ».

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La Veuve Joyeuse est un des joyaux de l’opérette viennoise dont l’éclatant succès a fait de Franz Lehar, longtemps chef de musique militaire, un compositeur à la renommée internationale. Si le grand public se laisse facilement emporter par le rythme d’un monde rêvé léger comme une valse, l’originalité et le savoir-faire musical de Lehar permettent à sa Veuve Joyeuse de connaître aussi les plus grandes scènes d’opéra où de prestigieuses interprètes l’incarneront.
Quelles sont les raisons d’un tel succès ? Reflet des fastes de la Vienne impériale déroulant son tourbillon de fêtes et de décors fastueux, cette opérette s’impose d’emblée par le raffinement et les couleurs d’une orchestration de dimension symphonique. Le public viennois se laisse griser par la richesse mélodique de la partition qui offre quantité d’airs entraînants que l’on fredonne avec plaisir. Comme dans les opérettes de Johann Strauss, la valse est le cœur battant de cet ouvrage en trois actes qui se lance à la conquête des scènes internationales, de Milan à Saint-Pétersbourg, de Berlin à Londres, en passant par New-York. Depuis sa création à Vienne en 1905 jusqu’à son arrivée à Paris quatre ans plus tard, l’ouvrage connaît 20 000 représentations triomphales à travers le monde ! Donnée en 1909 à Paris en présence du compositeur, l’adaptation française de Robert de Flers et Gaston de Caillavet, s’impose au point d’éclipser la version originale allemande. La France de la Belle époque s’enthousiasme pour les hésitations de Danilo, l’élégant diplomate qui fréquente Maxim’s. On raffole autant de la légèreté apparente d’une richissime veuve à la  recherche du grand amour.

 À la conquête du monde

Le 30 décembre 1905, La Veuve Joyeuse (Die lustige Witwe) est créée à Vienne au Théâtre An der Wien. Le livret écrit par Viktor Léon et son collaborateur Leo Stein est une adaptation d’un vaudeville d’Henri Meilhac, L’Attaché d’ambassade (1861). Meilhac est le librettiste attitré d’Offenbach ; avec son complice Ludovic Halévy, il est aussi l’auteur du livret de Carmen (1875) de Bizet. C’est d’ailleurs une autre de leurs œuvres écrites à quatre mains, Le Réveillon (1872) qui a inspiré La Chauve-souris (1874). La « source » qui donne naissance à la Veuve joyeuse est donc une promesse de réussite. Mais si Léon et Stein ont conscience de détenir un bon sujet, ils savent aussi que le succès dépend de celui qui le mettra en musique. C’est pourquoi, refusant le choix arrêté par la direction du Théâtre an Der Wien, ils finissent par confier leur précieux livret à Franz Lehar (1870-1948) avec lequel ils ont déjà travaillé. Chef d’orchestre au Théâtre an der Wien depuis 1901, le jeune compositeur doit essentiellement sa célébrité à une valse intitulée L’Or et l’argent (1899) composée pour le bal de la princesse Metternich.

Mais quel est son parcours ? Après des études au Conservatoire de Prague où il a bénéficié de l’enseignement de Dvorak, le jeune Franz entame une carrière de chef d’orchestre militaire. Cette fonction lui permet de se familiariser avec les différentes traditions musicales de l’immense Empire d’Autriche-Hongrie. Au cours de sa carrière militaire dans l’Armée impériale autrichienne, Lehar s’imprègne de la musique tchèque, hongroise ou italienne. Il se constitue ainsi une immense « réserve musicale » dans laquelle il puisera sans cesse pour enrichir ses œuvres à venir. Le futur compositeur d’opérettes se familiarise avec un univers dans lequel se mêlent les différentes langues, cultures, ou croyances des nombreux peuples qui appartiennent à cette mosaïque de pays rassemblés dans l’Empire de François-Joseph. En fréquentant le milieu des officiers élégants issus des meilleures familles, Franz Lehar engrange aussi des éléments précieux qui lui serviront pour donner vie aux personnages de  ses futurs ouvrages. Considéré comme un genre mineur et frivole, l’opérette apparaît clairement comme la seule forme artistique reflétant parfaitement la diversité culturelle de la monarchie austro-hongroise. C’est en cela que sa portée dépasse le pur divertissement : dans une époque marquée par la montée des nationalismes, elle offre à travers la musique l’idéal d’une communauté fondée sur l’acceptation de l’autre.

Qui aurait pu prévoir le succès planétaire qu’allait remporter cette histoire d’une riche et belle veuve qu’un attaché d’Ambassade doit épouser pour que sa fortune ne quitte pas son pays menacé d’une ruine certaine ? Un livret, même excellent, n’est rien sans une partition exceptionnelle. Lehar établit un équilibre rare. Il compose une musique raffinée nourrie des techniques instrumentales les plus modernes, inspirées d’un Richard Strauss ou d’un Claude Debussy. Mais il n’hésite pas devant la diversité des langages musicaux les plus populaires réussissant un audacieux et irrésistible mélange entre l’esprit viennois, slave et français. Un tourbillon de polkas, de mazurkas et de valses domine l’acte 1 avec la fête à l’Ambassade de la principauté du Pontévédro. L’acte 2 nous transporte chez Hanna où résonnent les accents entraînants de danses folkloriques qui rappellent les origines hongroises de Franz Lehar. Le kolo, danse populaire slave, nous plonge dans une atmosphère des plus pittoresques.  A l’acte 3 nous quittons les rives du Danube pour Paris et « l’heure exquise », duo d’une sensualité très audacieuse (« Lippen schweigen »). Il y a une correspondance parfaite entre la variété des situations qui caractérise le livret et la richesse du langage musical. C’est ce mélange enivrant qui provoque l’enthousiasme du public du Théâtre an der Wien. Enthousiasme contagieux : après Vienne, Berlin est conquise, puis toutes les grandes scènes d’Europe et d’Amérique. Depuis ce soir de 1905, La Veuve joyeuse  est devenue l’opérette la plus jouée dans le monde. Mais elle a tout aussi rapidement envahi les studios de cinéma : de 1925 à 1962 elle a suscité cinq adaptations à l’écran dont la plus réussie reste celle que réalisa Ernst Lubitsch en 1934 avec Maurice Chevalier et Jeanette Mac Donald. Il est amusant de noter qu’une de celles qui connut le plus grand succès fut celle d’Erich von Stroheim… qui est une version muette !

De Vienne à « La vie parisienne »

Quand elle arrive enfin à Paris, le 28 avril 1909, La Veuve joyeuse a déjà été donnée près de 20 000 fois. En quatre ans, plus de trois cents salles ont accueilli la richissime et séduisante Hanna Glawari, ce qui reste un fait unique dans les annales du théâtre. La « première » parisienne sera un événement auquel le Tout Paris se presse, découvrant pour la circonstance une salle entièrement rénovée, celle de l’Apollo. Le compositeur assiste à cette création française qui reste un moment historique dans la vie musicale de la capitale. L’opérette viennoise, affranchie de ses origines offenbachiennes, s’impose à un moment où le public commence à se détourner de l’opérette française. Entre avril et décembre 1909, La Veuve Joyeuse sera donnée 192 fois. En janvier 1914, on fête la 1000ème ! Le succès ne faiblira pas jusqu’en 1962 où a lieu la dernière grande reprise parisienne au Théâtre Mogador. L’œuvre fait son entrée à l’Opéra de Paris en 1997 dans une mise en scène de Jorge Lavelli avec Karita Mattila et Bo Skovhus.

Mais comment s’explique l’arrivée tardive de La Veuve Joyeuse à Paris, ville où l’opérette avait connu son apogée avec Offenbach ? L’opérette, née sur les bords de la Seine, s’est développée ensuite sur les bords du Danube pour revenir finalement à son « point de départ », métamorphosée par le lyrisme de Franz Lehar. Si la célèbre veuve triomphe si tardivement sur les scènes parisiennes, c’est précisément parce que le public français a longtemps considéré l’opérette viennoise comme une « pâle copie » de l’opérette française. A ce désintérêt s’ajoute une circonstance particulière. Viktor Léon et Léo Stein avait adapté sans aucune autorisation L’Attaché d’ambassade, la pièce de Meilhac à l’origine de  La Veuve joyeuse qui, écrite en allemand, devait être à nouveau adaptée en français, ce qui n’était pas sans poser des difficultés liées aux droits d’auteur !

Ce sont les deux plus célèbres auteurs du théâtre de Boulevard,  Robert de Flers et Gaston de Caillavet, qui ont adapté en français l’ouvrage viennois. Hanna Glavari devient Missia Palmieri et change d’origine : de slave elle devient américaine, sans rien perdre de son charme. La principauté du Pontévédro devient la principauté de Marsovie. Il faut souligner un fait étonnant : l’adaptation française a connu un tel succès qu’on la prend bien souvent pour la version originale. La Veuve joyeuse  a été « naturalisée » française avec une telle facilité qu’elle semble parfois pour le public avoir définitivement dit adieu à ses origines viennoises. Plusieurs éléments expliquent cette facile métamorphose. A commencer par le lieu de l’action qui se déroule dans un Paris quasiment mythique à l’image de celui que décrit Stefan Zweig dans le chapitre du Monde d’hier qu’il intitule : « Paris, la ville de l’éternelle jeunesse ». Dans cette ville de tous les possibles que met en musique Franz Lehar se trouve l’ambassade de ce qu’il est convenu d’appeler une « principauté d’opérette », le Pontévédro. Cet Etat fictif est pour les Viennois une caricature de la monarchie austro-hongroise très conservatrice dont Stefan Zweig dénonce aussi le conformisme sclérosant dans Le monde d’hier. Lehar et ses librettistes, tout comme Zweig, opposent aux limitations de« cet âge de la sécurité » austro-hongroisla liberté et la modernité de Paris, ville de tous les désirs et de tous les plaisirs. Pour les intellectuels viennois qui avaient lu Freud et qui voyaient en Paris la ville « favorisée entre toutes du privilège de rendre heureux quiconque l’approchait » comme l’écrit Zweig,  Hanna (Missia) et Danilo incarnent une vision moderne du couple à travers leur connivence amoureuse pleine de sensualité alors que Valencienne et Camille symbolisent la duplicité et l’ambiguïté d’une morale bourgeoise dépassée. La Veuve joyeuse a donc d’emblée quelque chose de « français » ne serait-ce qu’en raison du cadre parisien idéalisé qui lui sert d’écrin. N’oublions pas que dans l’acte 3 de la version originale, le clou de la réception chez Hanna est la reconstitution pour Danilo d’un faux Maxim’s – alors que dans l’adaptation française le troisième acte se déroule vraiment dans le célèbre restaurant de la rue Royale où sont rassemblés tous les protagonistes de l’intrigue pour une ultime confrontation.

Il semble également évident qu’en choisissant de situer l’action à Paris, Léon et Stein veulent faire référence à la célèbre Vie parisienne (1866) d’Offenbach. Et Lehar entend bien rendre un hommage marqué à l’inventeur de l’opérette en donnant une place essentielle dans son opérette à une danse française emblématique, le cancan. La Veuve joyeuse n’en finit pas de valser entre Vienne et Paris…

Si l’opérette viennoise est un genre étroitement lié à une époque et à un public, force est de reconnaître qu’elle continue à charmer notre imagination et notre cœur en séduisant nos oreilles. Elle nous replonge dans le monde d’hier qui sous son apparente frivolité n’est pas si loin des interrogations et des déchirements du nôtre. Nostalgie du monde d’autrefois, aspiration à la liberté d’aimer et mélancolie devant la fragilité du bonheur s’expriment avec l’élégance et le charme d’une musique qui pour être légère n’en est pas moins apte à laisser une forte  impression dans nos mémoires. Née au moment du déclin de l’Empire austro-hongrois, dans une période que l’écrivain  Hermann Broch a pu qualifier « d’apocalypse joyeuse », la Veuve joyeuse a encore bien des choses à nous enseigner à travers son tourbillon de danses et son irrésistible aspiration au bonheur.    

  Catherine Duault

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