Juan Diego Flórez, un roi rossinien au Met

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À partir du 16 février prochain et jusqu'au 14 mars, Juan Diego Flórez incarnera le roi Giacomo V dans la nouvelle production de La Donna del Lago de Rossini au Metropolitan Opera de New-York, aux côtés de Joyce DiDonato ou de John Osborn, sous la baguette de Michele Mariotti. L'occasion propice de revenir sur la carrière (très rossinienne) du ténor péruvien, devenu ces dernières années l'incontournable représentant du cygne de Pesaro sur les planches internationales.

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Dans les années 70 et 80, les mélomanes passionnés par Rossini pouvaient compter sur des ténors comme Gregory Kunde, Rockwell Blake, Chris Merritt, Bruce Ford : une vraie génération de spécialistes, tous nés entre 1951 et 1956, dont le moindre mérite n’est pas d’avoir fait revivre au concert et à la scène un répertoire presque oublié, celui des opere serie, de Maometto II à Otello en passant par Tancredi ou Zelmira : des opéras qui ne brillent pas tous par leur pertinence scénique, mais qui avaient surtout l’outrecuidance de réclamer aux ténors qu’ils emploient généreusement (Otello en exige cinq !) à la fois la souplesse élégante sans laquelle Rossini n’existe pas et une vaillance à toute épreuve. Ces deux qualités pouvaient paraître irréconciliables, ils ont prouvé le contraire.

Reste que, pendant ce temps, et même si ces chanteurs y ont parfois brillé aussi, la partie la plus légère du répertoire rossinien n’étaient quant à elle pas très heureuse avec ses ténors. Les voix blanches et fades n’ont jamais manqué, ni celles qui se tirent de tout en escamotant les notes qui les gênent : c’est là ce que Juan Diego Flórez, depuis son Pérou natal, est venu changer. Les Parisiens peuvent remercier Hugues Gall, qui leur offrit en 2000 les débuts d’un Flórez pas encore trentenaire, dans une Italienne à Alger qui avait par ailleurs tout de la plus banale routine. Depuis, Rossini continue à être le territoire favori du chanteur : ne serait-ce qu’au Metropolitan Opera, il y a non seulement chanté les trois grands classiques que sont Le Barbier (pour ses débuts en 2002), L’Italienne à Alger et La Cenerentola, mais il y a été, en 2011 seulement, le premier Comte Ory, et il y sera le 16 février le premier roi d’Écosse dans La Donna del Lago, deux opéras qui n’y auraient peut-être jamais été montés s’il n’avait été là pour y briller. Et un autre début se profile, dans ce terrible Otello, où il sera Rodrigo à la Scala en juillet prochain.

Bien sûr, le répertoire de Juan Diego Flórez ne se limite pas à Rossini : les mélomanes attentifs avaient pu le découvrir dès 1999 dans Mitridate de Mozart (dirigé par Christophe Rousset, DECCA) : il n’y chantait qu’un air et quelques phrases de récitatif, mais cela suffisait pour révéler non seulement un timbre, mais aussi une expressivité limpide – s’il n’est pas très souvent revenu à Mozart pour l’instant, gageons que nous l’y retrouverons un jour ou l’autre. Plus surprenant, il a récemment été voir du côté de Gounod, avec un premier Roméo abordé à l’écart des grands médias mondiaux, chez lui, à Lima, tandis qu’une incursion dans l’opérette allemande, Princesse Czardas de Kálmán, dans le cadre d’un gala pour le nouvel an 2015, n’a pas vocation à se répéter très souvent. Mais quand Flórez n’est pas chez Rossini, ce sont tout de même le plus souvent ses contemporains qui l’occupent, Donizetti ou Bellini principalement. Il a ainsi fait le tour du monde, DVD et cinémas compris, dans La fille du régiment montée par Laurent Pelly, avec sa pluie de contre-uts : de Don Pasquale à L’Elisir d’amore, et même s’il s’est frotté aussi à La Favorite, il y a quelque chose dans la voix de Flórez qui se marie à merveille avec ces personnages de héros des opéras comiques du romantisme italien, leur vivacité juvénile comme la mélancolie que donne aux jeunes gens leurs doutes sur leur propre identité : c’est certainement ce demi-caractère qui fait une bonne partie de la difficulté ici, et il faut une voix à la fois reconnaissable, solide et souple pour leur donner une consistance.

Mais ce qui frappe, tout de même, dans le répertoire de Flórez, c’est sa cohérence : avec deux décennies de carrière à venir, les prévisions sont périlleuses, mais on ne distingue pas tellement, pour le moment, des envies d’ailleurs – l’erreur que fut Rigoletto, à Lima puis à Dresde en 2008 n’a pas été réitérée. Un peu de musique sud-américaine à l’occasion, cela ne fait de mal à personne, et notamment pas à la voix ; mais, si Flórez cite volontiers Luciano Pavarotti comme modèle idéal, il trouve visiblement assez à faire dans les rôles auxquels sa voix le destine pour ne pas être tenté par Cavaradossi ou Otello. Sage prudence en même temps que juste hommage à ce répertoire qui le mérite bien. Aujourd’hui, Juan Diego Flórez n’est plus le seul à défendre avec brio ce répertoire romantique léger – ne citons pas de noms pour ne vexer personne –, mais cette hirondelle, tout de même, a bien un peu contribué à faire le printemps.

Dominique Adrian

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