Entretien avec Nicola Alaimo : « Nous chanteurs, nous devons être des acteurs »

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Nicola Alaimo interprète actuellement le rôle de Paolo Albiani sur la scène de l’Opéra Bastille dans la nouvelle production de Simon Boccanegra. Après son incarnation habitée de Falstaff à la Scala en 2015, un rôle qu’il affectionne particulièrement et qui met en lumière ses talents tant d’acteur que de chanteur, le baryton italien poursuit un parcours remarqué sur les scènes lyriques et particulièrement en France où il est un artiste apprécié. A l’occasion de ce Simon Boccanegra à la Bastille mais aussi de la sortie de son album Largo Al factotum, un hommage personnel à Rossini pour les commémorations des 150 ans de la mort du compositeur, Nicola Alaimo a eu la courtoisie de nous accorder un entretien. Avec une passion et un enthousiasme communicatifs, si caractéristiques de l’artiste, il évoque son art, son approche du personnage de Paolo Albiani ou encore ses projets futurs.

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Comment est née votre passion du chant et quels sont vos modèles ?

Je dirai qu’à peine né je chantais déjà ! En 1980, quand mon oncle Simone Alaimo remporta le concours Maria Callas, j’avais deux ans et je l’imitais. J’ai grandi avec l’opéra, surtout Rossini. Ma grand-mère m’a ensuite initié à la musique avec le piano et le chant et ainsi, progressivement, l’opéra est devenu une passion puis mon métier. Mon modèle ne peut être, à l’évidence, que mon oncle Simone qui est devenu mon Maître de chant, mais aussi un guide dans ma vie, surtout après le décès de mon père. Puis, en progressant, j’ai eu d’autres références dont je me suis inspiré : Giuseppe Taddei, Renato Capecchi, Sesto Bruscantini. Des artistes superbes d’éclectisme, capables d’interpréter tant le répertoire bouffe que dramatique sans  dénaturer leur voix.

Comment décririez-vous l’évolution de votre voix et à cet égard, quel répertoire sied le mieux à votre tessiture ?


Nicola Alaimo, Falstaff

J’ai commencé le chant comme baryton et je me suis toujours senti baryton. Même si au cours de ma carrière, on m’a plus d’une fois proposé des rôles de basses-barytons que j’ai assumés avec plaisir et avec lesquels je me suis taillé de beaux succès. Je pense notamment à Don Pasquale, Don Geronio et Dandini. En ce qui concerne mon répertoire, j’ai commencé avec Rossini (c’était le 19 juillet 1997) et Rossini m’a toujours accompagné tout au long de ma carrière. C’est le compositeur idéal pour ma voix. Toutefois le rôle qui m’est cher et qui m’a donné les plus belles satisfactions dans ma carrière est celui de Falstaff ! Un personnage extraordinaire, total, à travers lequel Giuseppe Verdi a réussi à donner corps à toute une palette de sentiments, du plus exubérant au plus intime, le rendant immortel, comme l’a fait Boito et évidemment Shakespeare. Le parfait trio !

Vous chantez actuellement Paolo Albiani dans Simon Boccanegra à l’Opéra Bastille. Comment voyez-vous ce personnage et quelle est votre approche sur le plan vocal ?

Paolo, c’est Iago ! La seule différence entre les deux réside dans le style du personnage, de la personnalité de chacun ! Alors que l’un est plus rustre, à la carrière politique mais qui connaît bien la rue, les bourgs malfamés dont il provient, l'autre est beaucoup plus élégant, plus fin, plus brillant dans sa perfidie, visqueux comme le serpent et doté d’un profond savoir-faire !


Nicola Alaimo en loge, après Simon Boccanegra à l'Opéra Bastille

Paolo, lui, a toujours été dans l'ombre de Simon, il l'a fait élire Doge mais en réalité, il  n’a cessé de vivre ensuite dans l’envie et la frustration. Cet aspect est fondamental dans le succès de son plan et s’amplifie encore après le refus du Doge de « livrer » Amelia / Maria ! Et ce plan est depuis le début précis, c’est-à-dire tuer Boccanegra à tout prix ! Vocalement, le rôle ne présente pas de difficultés, comme Iago d’ailleurs. Verdi, naturellement, a davantage placé son attention sur le Doge que sur la figure du perfide Albiani. Et cela ressort clairement surtout si le personnage est interprété comme le souhaitait le Maître de Busseto. Jouer un rôle, bien plus que chanter les notes écrites ! Le jeu d’acteur est fondamental dans la caractérisation de ce personnage riche en nuances, bref mais intense, pour lequel le fameux « mot scénique » dont Giuseppe Verdi a tant parlé pour créer la plupart de ses chefs-d'œuvre prend ici tout son sens et devient une contribution cruciale d'une importance profonde à la sublime Musique du génie de Roncole. Paolo Albiani, comme Macbeth, Falstaff, Iago, Otello, etc., c’est de la pure théâtralité ! Et nous, chanteurs, avant de chanter des notes plus ou moins belles, nous devons être des acteurs ! A chaque phrase, à chaque mot, à chaque silence ! Et si nous y parvenons, nous pouvons certainement dire que notre métier est le plus beau du monde !

Quel rôle rêvez-vous d’interpréter ?

Je dirais Scarpia ! J’aime jouer ! J'aime être sur scène et devenir le personnage que je joue, sans perdre un instant. De par ce tempérament naturel, la voix doit se plier parfois à l’intensité et à l’exigence du jeu, ce qui, à certains égards, peut ne pas plaire. Mais c'est la beauté du théâtre dans toute sa plénitude ! Et notre métier c’est le théâtre. Nous sommes aussi des acteurs et pas seulement des chanteurs qui se tiennent sur la scène, droits et immobiles, à la voix parfaite mais dépourvue d’émotions. Je préfère le contraire ! Et Scarpia est le type même de personnage qui me permettrait de me concentrer sur une forte personnalité, de surcroit combinée au chant et à la musique extraordinaire de Giacomo Puccini.

Vous venez d’enregistrer un album consacré à Rossini. Comment  ce projet est-il né ?

Un disque dont je suis très fier qui est le fruit d’une réflexion commune avec le chef Mirca Rosciani, ancien collaborateur du grand Alberto Zedda, actuellement chef de chœur du Teatro della Fortuna de Fano et excellent chef d’orchestre. L'idée est née de mon désir profond de laisser une part de mon histoire avec Rossini à la postérité. C’est alors toute une machine promotionnelle qui a été mise en route, à commencer par les sponsors qui nous ont subventionnés, tout d'abord Banca Mediolanum, en la personne de Massimo de Paolis qui a immédiatement cru en ce projet, et ce d’autant qu’il s’agit des commémorations des 150 ans de la mort de Rossini.


CD Largo al Factotum

Saul Salucci, Président du Rossini Symphony Orchestra, a eu l’obligeance de mettre à ma disposition ce merveilleux ensemble que je considère comme une famille ! Un orchestre extraordinaire avec lequel je collabore depuis des années, composé d'excellents professionnels ! Catia Amati, directrice du merveilleux Teatro della Fortuna de Fano, nous a permis de répéter et d’enregistrer le disque dans la magnifique salle de ce joyaux de la région des « Marche » en Italie ! Il s’agit d’un concert que nous avons donné le 6 février dernier et qui présente un programme délicieux composé d’airs et symphonies des brillantes œuvres du génie Pesarais. Un concert qui a été intégralement repris par l’éditeur Bongiovani pour le CD. Je suis d’autant plus fier de ce disque qu’il s’agit d’un live ! Et je rends hommage au professionnalisme incroyable de chaque artiste impliqué dans ce projet fantastique, de l'orchestre à l'excellent Chœur que je remercie pour son soutien, aux garçons de l'Académie d'Osime ! Et enfin le TITRE donné au disque : Largo al Factotum... Un titre un peu « ambitieux », si on veut ! Mais la raison en est simple. Tout auditeur averti sera en mesure de remarquer que dans des œuvres telles qu’Il Barbiere di Siviglia ou La Cenerentola, je chante les trois rôles Dandini, Don Magnifico et Alidoro d’une part, et Figaro, Don Bartolo et Don Basilio d’autre part, en clef de fa ! Et si nous avions eu davantage de temps, nous aurions également inclus Mustafa, mais cela n'a pas été possible. C'est un aspect très intéressant, parce qu'à l'époque de Rossini, les voix n'étaient pas encore « répertoriées » et les rôles étaient simplement composés pour la voix de « basse » ! Je me suis donc essayé à cette merveilleuse aventure et le résultat final a semblé si beau que nous avons donné notre accord pour la distribution du CD.
Je tiens également à préciser que ma femme Silvia a été essentielle dans le travail réalisé autour de cet album, notamment pour l’organisation des photos, des costumes, du maquillage ou des perruques, mais aussi dans le contenu du livret du disque. Sans elle, ce CD n’aurait pas été aussi beau !

Pouvez-vous nous parler de vos prochains engagements et notamment en France ?

Immédiatement après Paris, je serai à Monte Carlo pour Falstaff, puis Dandini à la Scala, puis à nouveau Falstaff à Madrid et enfin les débuts tant attendus dans Rigoletto qui se dérouleront à Marseille. Un autre de ces personnages incroyables pour la beauté musicale, mais surtout pour la profondeur interprétative ! Cela fait déjà six mois que je me prépare et je dispose d’encore beaucoup de temps pour l’assimiler, le perfectionner, le rendre idéal pour ma voix, à l’instar de Falstaff. Puis la France de nouveau, avec Guillaume Tell à Orange et à Lyon. Je serai Michonnet (Adriana Lecouvreur) à Salzbourg avec la merveilleuse Anna Netrebko et je ferai mes débuts en tant que Don Magnifico de La Cenerentola à Amsterdam ! Une année 2019 trépidante !

Propos recueillis et traduits de l’italien par Brigitte Maroillat

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