Edwin Crossley-Mercer : « Enfant, j’adorais les vinyles d’opéra ! »

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Le Lied est son jardin secret mais c’est dans l’opéra que nous avons eu la chance d’entendre à moult reprises le baryton français Edwin Crossley-Mercer, comme dans Les Boréades de Rameau à Dijon en 2019, et très récemment dans le Cosi fan tutte « chorégraphique » imaginé par Ana Teresa De Keersmaeker pour l’Opéra de Paris, actuellement repris à l’Opéra Ballet des Flandres. Son timbre soyeux, sa ligne de chant exemplaire, son élocution subtile y font merveille, et nous sommes allés à sa rencontre pour évoquer la genèse de sa passion pour le chant lyrique, son grand éclectisme de répertoire ou encore cette passion viscérale pour le Lied allemand.                

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Opera-Online : Pourquoi le chant lyrique ?

Edwin Crossley-Mercer : Enfant, j’adorais les vinyles d’opéra ! Je faisais rire tout le monde à imiter ces voix hors normes. Certes je le faisais pour faire le pitre devant les autres, mais au fond, j’étais absorbé par une activité qui consistait à m’enfermer dans ma chambre et à chanter tous les rôles d’un disque à tue-tête, le livret en main : Simon Boccanegra, Aïda, Elektra, Macbeth, Rigoletto, La Flûte enchantée… Mes premiers professeurs étaient les compositeurs d’opéra italien et allemand ainsi que les « voix du passé », que j’ai simplement imitées pendant des heures (au grand dam de ma sœur qui avait sa chambre juste en dessous ! rires). Bien sûr il y a eu la chorale, la clarinette et le piano. De fil en aiguille, j’ai cherché à prendre des leçons de chant. Le temps de muer je chantais contre-ténor et à 18 ans j’ai commencé les « études » parce que rien d’autre ne faisait sens. Je n’étais pas un académique.

Cet amour de la voix est devenu une culture, « ma culture » que vous appelez « le chant lyrique », probablement. J’adore les autres styles vocaux, bien sûr, mais il n’y en avait pas d’autres à explorer pour moi à ce moment étrange de l’adolescence, où sans le savoir on prend un chemin que l’on finit par suivre une grande partie de sa vie. Le tunnel des concours, des conservatoires, des auditions et des tentatives diverses (les premiers pas sur les planches, les premiers récitals seuls, les premiers enregistrements) vous font devenir « chanteur lyrique »… Mais c’est davantage un chemin parcouru lorsqu’on regarde en arrière, qu’un « métier » qu’on aurait choisi. La passion et la fascination pour cette exploration du répertoire reste ma raison de continuer.

Mais cet amour du « lyrique » naissait d’une inexplicable fascination toute enfantine pour les vibrantes lignes mélodiques ; pour les langues étrangères encore mystérieuses, faites de phonèmes lointains ; pour des personnages tantôt baroques, tantôt comiques ou bien dramatiques, engloutis par un orchestre qui les submerge de sentiments, ou bien même, pour la consolation des Lieder de Schubert… tout cela m’a donné envie de savoir-faire du chant « lyrique ». Grâce à des conseils avisés, j’ai vite compris qu’il fallait d’abord apprendre à former sa voix. Au final, on s’y applique toute la vie, tant que la flamme du chant brûle en vous.

Vous passez avec beaucoup de facilité de la musique baroque au répertoire contemporain, en passant par les grands ouvrages du 19ème siècle français comme allemand ou italien. C’est important pour vous cet éclectisme ? 

Tant que ma voix ne développe pas de caractéristiques incompatibles avec tel ou tel compositeur ou style, et tant que cela ne me casse pas la voix, je ne me refuse pas de chanter ce qui me plait. Il faut veiller à bien se préparer et à laisser suffisamment de temps entre les engagements pour prendre son élan, s’adapter aux nouvelles pièces et cela n’est pas toujours aisé ! Peut-être deux ou trois fois dans ma carrière, me suis-je dit que c’était un répertoire très difficile à soutenir, tant dans des mélodies qu'à l’opéra. Je connais bien mon instrument désormais, même si quelques affinements sont possibles en termes de répertoire. Je sais ce que je ne peux pas accepter comme rôles pour l’instant. C’est pourquoi la voix et ses limites ont toujours guidé mes choix et non l’idée que je me faisais d’un rôle, sans en connaître chaque note. Toutefois, lorsque l’on est un jeune baryton-basse, on peut tendre soit vers un côté, soit vers l’autre. Les possibilités sont multiples quand la tessiture est longue et que le timbre s’étoffe plus tardivement, l’identité n’est jamais bien définie. L’éclectisme du répertoire vient aussi de la flexibilité de l’instrument.

Comme je vous le disais, je suis ouvert à évoluer en abordant tel ou tel rôle ou style tant que je ne dois pas hurler. Mes références sont avant tout techniques. Elles viennent de l’intérieur. Pour mes exercices, je travaille toujours les mêmes airs du belcanto et du style italien pour remettre les choses à plat : des phrases typiques et des airs du répertoire que l’on retravaille sans cesse. Même des rôles pour lesquels je ne serai jamais engagé. Qu’importe ! Le but c’est de réussir à guider sa voix avec bonheur, que ce soit Wagner, Mozart, Rossini ou Bach et les héros de Rameau. L’exigence technique fait partie intégrante de la musique et de son expressivité. Un son bien placé est un univers d’expression et d’élégance : cela ne doit pas changer avec le répertoire que l’on aborde. Les roulades de Rossini sont merveilleuses à travailler, trouver le legato dans un rôle bouffe est une autre prouesse, ne pas « sous chanter » la mélodie et le Lied, engager pleinement le timbre pour Bach alors qu’il s’agit de musique sacrée que l’on ne voudrait incarner avec trop de lyrisme ; chercher le bon passage et l’équilibre du souffle dans Bellini, muscler le soutien avec un air de Verdi… voilà mille choses qui me rendent heureux dans mon travail et contribuent à la santé vocale. Les possibilités sont infinies. Mes connaissances ont évolué ainsi que les références du « son juste », selon mon expérience individuelle après seize ans passés sur les planches. Mais mon approche d’explorateur ne sera jamais effacée.

Le corps humain n’est pas figé, il faut refaire sa « barre » tous les jours et chaque rôle, chaque jour de vacances ou chaque série de spectacles enchaînés a des conséquences sur la forme. Dans un an, je serai Bitterolf dans Tannhäuser à Salzbourg sous la direction de Christian Thielemann. Franchement, je ne pensais jamais faire partie d’un ensemble au cœur d’une œuvre si merveilleuse, mais en pensant au chemin parcouru, cela ne m’étonne guère que la voix montre des signes de maturité à presque quarante ans. Mozart, Rossini et les œuvres baroques ont été le centre de mon répertoire jusqu’ici. Il est évident que ces compositeurs doivent rester le pivot de mon répertoire pour l’instant.

Le Lied allemand est un répertoire que vous mettez régulièrement à votre agenda. Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce répertoire ?

Il se trouve que j’ai enregistré le Voyage d’Hiver de Schubert récemment, et ce récital m’est depuis, régulièrement proposé. Je vous ai beaucoup parlé de ma découverte du chant lyrique par l’opéra, mais en vérité il y avait aussi beaucoup de Lieder allemands dans ma bibliothèque de disques. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité étudier en Allemagne. Entrer dans des considérations esthétiques sur le Lied, n’est pas de mon ressort. Je ne suis ni musicologue, ni écrivain. Ce qui m’intéresse dans ce répertoire ne peut d’ailleurs être réduit à Schubert, à Schumann et ses formes minimalistes qui contiennent une expressivité décuplée, Brahms et la pâte harmonique si chère au pianiste, Wolf qui est une culmination de symbiose entre la prosodie et la musique, sans parler de Richard Strauss… Ces quelques phrases évoquant surtout tous ceux que j’oublie, sont tant de regrets de ne faire davantage de récitals avec mes programmes favoris afin de prendre le temps de créer avec un pianiste de confiance, le moment à la fois subtil et héroïque d’endurance, qu’est le récital en duo.

Dans le Lied, il faut guider sa voix sobrement et sans froideur superficielle. Mais ce sont parfois des montagnes insurmontables de phrases idéales à exécuter où l’on se cache derrière un maniérisme devenu presque une tradition et à laquelle j’ai souvent succombé. J’aimerais avoir le recul nécessaire pour ne plus m’écouter en chantant et juste délivrer un message purement musical. Presque abstrait. Au fond, c’est impossible et peu souhaitable ! Mais le détachement extraordinaire et la sobriété des interprètes du passé me laissent souvent pantois.

Être chanteur « d’opéra » vous condamne à l’inverse : l’émotion théâtrale dans un chant qui doit être livré loin de soi. Cela influe sur la manière de chanter les Lieder aussi. Pourtant, quand on a la chance de se noyer dans des œuvres aussi riches pendant un tour de chant d’une heure et demie, on oublie presque son corps, grâce aux compositeurs, aux poètes et au soutien pianistique : le grand voyage vers un monde de liberté musicale, un peu en transe, est possible. Rester sur la rive de l’entendement, s’observer partir là où l’inspiration vous guide, voilà ce qu’un récital de Lieder peut vous offrir lorsque l’on connaît les pièces à fond. À moins de chanter Saint-François d’Assise, Oedipe d’Enescu ou bien d’affronter Wotan, je ne peux concevoir de moment plus exaltant encore que de se perdre dans un récital de Lieder. Dieu sait pourtant, que l’exigence vocale en termes de maintien de la puissance n’a rien à voir lorsque l’on est accompagné d’un piano seul, et que l’on peut aussi partir dans des contrées exotiques en chantant Fauré, Duparc ou Debussy !

Vous êtes actuellement dans la production de Cosi fan tutte mis en scène et « chorégraphié » par Anne Teresa De Keersmaeker, dans laquelle vous vous êtes déjà produit plusieurs fois. Quelles sont vos impressions sur cette production maintenant bien connue du public, et comment avez-vous travaillé cette reprise ?

Ce Cosi fan Tutte est une version avec des danseurs qui tracent le même parcours que les personnages habituels. Ils expriment leurs sentiments par une chorégraphie pendant que nous évoluons en binômes chantants. J’ai appris à beaucoup aimer ce travail et à trouver davantage de complicité avec nos danseurs au fil du temps. J’étais surpris de n’avoir presque rien oublié des mouvements depuis 2017. Répéter cette pièce est une chose assez ardue, mais le plaisir de la jouer en scène est immense. Vous imaginez combien il est délicat de combiner et de dompter un mouvement ultra précis avec un chanteur qui aime sa liberté physique. J’ai même fait la création où chaque mouvement était reconsidéré vingt fois avant d’être fixé. C’était très long et vite décourageant. Une reprise est plus aisée, beaucoup plus facile qu’un processus créatif. je suis heureux que le spectacle reçoive un accueil si enthousiaste tous les soirs auprès du public flamand.

Quels seront vos principaux projets dans les mois à venir ? Et à plus long terme, quels nouveaux rôles se profilent pour vous et quels sont ceux dont vous rêvez ?

D'abord, je chanterai Le Voyage d'hiver de Schubert à l'Opéra de Clermont-Ferrand, le 23 mars prochain, un concert caritatif en faveur de l'association Graines d'artistes; Puis, cet été, je serai Osiride dans Moïse et Pharaon de Rossini au Festival d'Aix en Provence, À la rentrée, je serai Frère Laurent dans Roméo et Juliette de Berlioz à la Philharmonie de Paris, Puis j'irai au Haendel Festival de Moscou pour Agrippina, et comme je vous le disais, je chanterai Bitterolf dans Tannhäuser au festival de Pâques à Salzbourg. Sans oublier de nombreux récitals... Et je m’occupe aussi désormais d’un festival et d’une académie dans les Pyrénées, avec mon ami Vincent Chaillet et une formidable équipe de bénévoles ; le festival Castel Artès, qui aura lieu du 11 au 18 août 2022 à Mirepoix, avec de nombreux concerts, dont un Didon & Enée de Purcell que je vais moi-même diriger.

Quant à mes rêves, ne sont-ils pas trop secrets pour vous les dire ? Toutefois, ils aimeraient bien s’occuper de musiciens, de chanteurs, de spectacles aussi, et non pas que de ma carrière qui me comble déjà...

Propos recueillis en février 2022 par Emmanuel Andrieu

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