Cinq questions à Tatiana Probst

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Tatiana Probst est issue de cette grande famille artistique des Casadesus, petite fille de Gisèle et nièce de Jean-Claude. Son père Dominique Probst est lui-même compositeur… A l’occasion d’un très beau récital donné dans le cadre des Saisons de la Voix de Gordes, nous avons abordé la cantatrice pour l’interroger sur son parcours et ses projets…                   

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Opera-Online : D’où vous vient votre goût pour le chant ?

Tatiana Probst : Petite fille, j’ai commencé le chant à la Maîtrise de Radio France ; j’aimais l’idée de la masse des voix que représente le Chœur, mais je n’avais alors aucune attirance pour le métier de chanteuse. Je faisais beaucoup de piano, de percussion et du violoncelle, en vue de devenir cheffe d’orchestre. C’est véritablement à seize ans lors d’une tournée avec la Maîtrise de Paris que j’ai eu une révélation pour le chant ! À la rentrée suivante j’ai été reçue au conservatoire du 10ème arrondissement de Paris dans la classe de Mireille Alcantara, auprès de qui j’ai découvert instantanément une vraie passion pour la technique vocale. Et j’ai la chance d’avoir pu la suivre ensuite au CNSMDP où j’ai obtenu mon master. Aujourd’hui, je travaille encore mes rôles avec elle !...

Vous semblez avoir un goût particulier pour la musique contemporaine…

J’ai été élevée sous le piano de mon père qui est compositeur, et très tôt je lui ai demandé d’écrire pour  moi des accords que j’inventais. Plus tard, j’ai découvert Henri Dutilleux qui était le maître de mon père - un homme d’exception ! - puis Olivier Messiaen, Elliott Carter, George Crumb, Pierre Boulez, Steve Reich... J’ai aussi beaucoup d’admiration pour mes collègues Richard Dubugnon, Graciane Finzi, Fabien Touchard pour ne citer qu’eux, ainsi que Frédéric Chaslin, chef d’orchestre avec qui j’ai eu le plaisir de chanter l’an dernier dans Manon au TCE, grâce à Frédérique Gerbelle dont j’ai découvert tout récemment les très belles Mélodies… et évidemment pour mon père dont l’écriture me touche infiniment... J’affectionne beaucoup le Jazz aussi ! D’ailleurs, j’ai horreur des « clans » et des « guéguerres » qui existent encore entre « tonaux » et « atonaux », cela m’énerve car cela n’a pas de sens ! J’aime toute sorte de musique contemporaine - ou non - du moment qu’elle est « bonne » !

Vous avez chanté le rôle de Papagena dans La Flûte enchantée, dans une mise en scène de Romeo Castellucci, à l’Opéra de Lille l’an passé. Que pouvez-vous nous dire à la fois de votre personnage et de la mise en scène du trublion italien ?

Papagena est un personnage pétillant. Elle est un peu comme la cerise sur le gâteau dans cet opéra de Mozart ! J’ai eu la chance de commencer par le rôle du premier enfant - c’était mon tout premier opéra avant d’aborder Papagena et ensuite Pamina… J’ai la Flûte enchantée dans la peau ! (rires)
Quant à Romeo Castellucci, avec « La Flûte enchantée ou le chant de la mère », il a apporté un tout autre regard sur l’œuvre. Il a effacé la narration et pris le parti de la Reine de la nuit, de la femme et de la mère ! C’est donc un regard très moderne, comme quand il invite à se joindre à cette œuvre des hommes grands brûlés, comme irradiés par le monde immaculé et artificiel de Sarastro, et des femmes aveugles, plongées elles dans la nuit…
La symbolique était très forte et bien que cette Flûte fût « peu orthodoxe », comme le dit Castellucci lui-même, sa mise en scène m’a d’abord déroutée puis tout à fait emportée ! Il a fallu accepter d’accueillir ce nouvel objet sans vouloir retrouver à tout prix l’histoire originelle, ensuite cela a été comme une évidence, je voyais l’œuvre comme transcendée et cela m’a bouleversée ! Josquin Macarez (NDLR : le conseiller aux voix à l’Opéra de Lille) m’a fait un beau cadeau en m’offrant cette Papagena. Romeo Castellucci a ouvert une fenêtre sur un autre monde, nous donnant une grande matière de réflexion sur cet ouvrage sublime et énigmatique. Il n’est pas seulement une « star», il est avant tout un homme d’une grande finesse et d’une grande humanité !

Comment avez-vous construit le récital que vous venez d’interpréter dans le cadre des Saisons de la Voix de Gordes ?

Quand Raymond Duffaut m’a proposé ce concert, il m’a donné carte blanche pour le programme. Tout de suite, j’ai posé plusieurs idées sur le papier : des Mélodies que j’aime, des airs que j’avais envie de chanter etc. Puis j’ai essayé de les réunir par thèmes et c’est finalement ceux de « La nuit », de « L’absence », et de « La douce folie » qui faisaient sens avec beaucoup de morceaux. J'ai imaginé ce récital comme une immersion dans la nuit, et me suis amusée à titrer le concert « Les démons de mes nuits ». Rêve ou cauchemar ? Douceur, douleur, l’être aimé qui nous hante, la folie, jusqu’à la mort. Puis le réveil du jour comme un retour au monde tangible…

Quels sont vos projets mais aussi vos espoirs ?

En ces temps difficiles de Covid, j’espère surtout que notre art ne s’effondrera pas ! Je crois que tous les artistes sont plongés dans une grande angoisse actuellement, mais il faut à tout prix y croire ! J’ai l’impression que les artistes sont des phœnix, et qu’il va falloir renaître de nos cendres... Il ressortira forcément de très belles choses suite à cet empêchement de jouer et de s’exprimer, de même que les plus belles chansons ont souvent été écrites après une séparation ou un autre événement triste !
Au moment du confinement, je devais créer un nouveau spectacle avec ma sœur Barbara Probst qui est comédienne. C’est une joie de pouvoir partager la scène avec elle, car elle a un rare talent ! Un projet qui nous tient énormément à cœur, mais qui doit donc être reporté à une date ultérieure… Je suis certaine que la période que nous venons de traverser aura nourri, d’une façon ou d’une autre, notre création...

Je vais également reprendre une production d’une Vie Parisienne pour les fêtes de fin d’année, puis j’aurai la chance de chanter dans « Requiem : Chant de lumière » d’Antonio Santana, aux côtés d’Olivier Grand. L’été prochain, il y aura la création de mon trio « Narcisse Poeticus » au Festival Ars Terra, et je travaille sur la commande d’un opéra, « La nouvelle Pomme de Turquie », prévu pour la saison 2022 à l’Opéra de Toulon. Avec la pianiste Aeyoung Byun, nous avons également enregistré en juillet dernier le récital « Les démons de mes nuits », que je viens de donner à Gordes, pour la télévision grâce à Yann Ollivier. Il sera diffusé prochainement et nous nous en réjouissons ! Par superstition, je n’ose encore annoncer toute la suite... mais je peux vous dire que je rêve de rechanter les rôles de Mimi et de Micaela, et de faire un jour ma première Liu ainsi que Blanche de la force !

Propos recueillis en septembre 2020 par Emmanuel Andrieu

Crédit photographique © Capucine de Chocqueuse

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