Angela Denoke incarne la Sacristine de Jenufa : portrait

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Le rôle-titre de Jenufa, l’opéra de Leoš Janáček, est évidemment au répertoire d'Angela Denoke. Mais dans ce même opéra donné dans quelques jours à l’Opéra de Stuttgart, la soprano allemande prêtera pour la première fois ses traits et sa voix à la Sacristine, le rôle de la belle-mère dont elle entend faire évoluer l’image. Nous saisissons l’occasion pour dresser le portrait de l’interprète, tout autant chanteuse que comédienne. 

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Faut-il vraiment se lamenter de la lente disparition des monstres sacrés de l'opéra, des Pavarotti et des Domingo ? Pour la résonance médiatique du monde lyrique, peut-être ; mais pas forcément pour l’art lui-même. C’est peut-être, aujourd’hui, sa vitalité même qui le rend moins visible : là où toute l’attention était concentrée sur un étroit répertoire romantique et postromantique, le monde lyrique d’aujourd’hui s’est ouvert aux esthétiques musicales les plus diverses, et il a compris que la dimension théâtrale, expressive, humaine était essentielle, au-delà même des querelles esthétiques sur la mise en scène.

Angela Denoke est l’une des quelques plus grandes artistes à avoir bénéficié de ce changement de perspective (et à en faire bénéficier le public) : chanter tant de Janáček, briller dans Cardillac de Hindemith ou en Katerina Ismailova dans l’opéra de Chostakovitch, cela pourrait donner une honorable carrière de spécialiste, appréciée mais sans éclat. De ces artistes à qui on est reconnaissant de porter des partitions rares ou difficiles, mais à qui on en veut toujours un peu de ne pas pouvoir offrir plus que les notes. Bien sûr, le répertoire de Denoke ne se limite pas à un répertoire rare et réputé exigeant pour les spectateurs : sa Salomé ne manquait certainement ni de venin, ni de séduction pleinement sensuelle ; dans Parsifal, sa voix plus légère et lumineuse que de coutume dresse de Kundry un portrait très différent de l’inoubliable Waltraud Meier, mais tout aussi fascinant ; et sa Maréchale du Chevalier à la rose livre peut-être la clef de ce qui fait d’elle une interprète unique : l’apparence de froideur, de rationalité et de maîtrise que peut donner Denoke est bien celle de l’aristocrate sans illusion, mais c’est que, chez le personnage comme chez son interprète, la flamme est toute intérieure : ce n’est pas froideur, c’est pudeur, et la moindre inflexion dans la diction devient fascinante parce qu’elle révèle des abîmes insoupçonnés.

Reste qu’aucun compositeur, pas même Weill qu’elle a beaucoup défendu, n’est aussi lié dans la mémoire du spectateur européen à Denoke que Janáček. Katia Kabanova, qui l’a révélée dans la célèbre production de Christoph Marthaler à Salzbourg en 1997 ; L’Affaire Makropoulos, où son art de la distance ironique fait merveille ; Jenůfa, dont elle a souvent chanté le rôle-titre avant de s’intéresser au fascinant complexe de la Sacristine, belle-mère aimante et meurtrière d’enfant, pour une prise de rôle à Stuttgart le 1er février 2015. On ne sait jamais, avec une telle interprète, ce qui relève du choix interprétatif conscient et de la création spontanée, mais ce qu’elle faisait de Jenůfa avait la force de l’évidence, parce qu’elle apportait soudain la complexité et la profondeur à la simple héroïne du mélodrame familial : ce qui la rendait vulnérable, c’était l’intelligence même qui la distinguait de son entourage en dépit de tous les liens affectif ; ainsi condamnée à la solitude aiguë qui découle de l’impossibilité où elle est de communiquer ses émotions et ses enthousiasmes, elle s’offrait en victime désignée à la tragédie qui la menaçait. Elle rêvait depuis plusieurs années de passer du côté de celle par laquelle la tragédie arrive, ce rôle un peu monstrueux dont on n’a pas toujours assez souligné l’humanité : c’est donc désormais presque chose faite. Comme Waltraud Meier et Clytemnestre dans Elektra, c’est en pleine possession de ses moyens vocaux qu’elle aborde ce rôle souvent dévolu à des chanteuses en toute fin de carrière : l’évolution mérite d’être soulignée, et on peut en attendre une révélation tout aussi puissante.

Les amateurs d’opéra ont longtemps nourri le soupçon que la qualification d’intelligence qu’on attribuait à tel ou tel chanteur allait de pair avec des limites proprement vocales, comme si le travail intellectuel et stylistique sur la musique à interpréter servait à compenser une insuffisance vocale : la force du vrai chanteur était celle qu’il tirait de la nature, le fort des halles beaucoup plus que l’athlète entraîné. Tous les chanteurs luttent à longueur d’interview contre ce préjugé qui masque la quantité inhumaine de travail qui seule peut faire fructifier le don naturel. Qu’il y ait dans l’art d’Angela Denoke une discipline et une volonté redoutable, on en conviendra aisément ; mais que pourraient y trouver à redire les plus difficiles amateurs de vocalité pure ? Revenons à Salomé, par exemple, en oubliant la malheureuse production parisienne de l’automne 2011 : la voix, pourrait-on dire, n’est pas immense, mais à aucun moment elle ne se laisse couvrir par l’orchestre ; sa fraîcheur reste inaltérée jusqu’à la dernière note, et ce sans jamais sacrifier ni la diction, ni la musicalité. Pas de cris, chez Denoke, même au sommet de l’expressivité : cette voix vivifiée par l’intelligence semble le modèle même de la voix saine, parfaitement unie sur l’ensemble de la tessiture, lumineuse jusqu’au grave, charnelle même dans l’aigu. Il n’y a, dit-on, plus de Pavarotti, plus de Callas, mais réjouissons-nous de ce que nous avons : dans trente ans, il n’y aura plus d’Angela Denoke sur la scène lyrique ; il y aura toujours, sans doute, des interprètes uniques et précieux, mais il serait bien regrettable de ne pas savoir goûter ceux de notre temps.

Dominique Adrian

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