Salomé au Festival de Wexford

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La 63ème édition du Festival de Wexford ne pouvait débuter sous de meilleurs auspices avec l'annonce faite par la ministre de la culture Mrs Harper Humphrey, juste avant le lever du rideau, que l'Opéra de Wexford devrait désormais s'appeler l'Opéra national de Wexford. L'Irlande n'est ainsi plus le seul état de l'Union Européenne à ne pas posséder un opéra national, et l'on ne peut que s'en réjouir !

Le premier titre retenu cette année est la rare Salomé d'Antoine Mariotte, dont l'avatar straussien est autrement plus connu des mélomanes, même si le Festival de Montpellier avait déjà ressuscité l'ouvrage il y a près d'une dizaine d'années. Pour l'anecdote, Mariotte avait achevé sa Salomé – d'après l'œuvre éponyme d'Oscar Wilde - bien avant Strauss, mais un imbroglio juridique avec les ayants droit de l'auteur l'empêcha de la créer avant 1908 (celle de Strauss le fut en 1905). Très proche du texte de Wilde, la Salomé de Mariotte opère des coupures différentes que celle de Strauss, et propose une dramaturgie resserrée sur sept personnages. La musique évoque autant Debussy pour le traitement de la voix que Chausson pour l'orchestration. Très séduisant à l'oreille grâce à son intimisme et à ses demi-teintes, la partition distille un parfum raffiné et prenant, très loin des déferlements sonores de celle de Strauss : en atteste la superbe scène finale sur fond de chœur bouche fermée.

Adjointe de David Agler, directeur artistique de la manifestion, Rosetta Cucchi signe une production à la fois nocture, expressionniste et décadente, sans chercher à contemporaniser le sujet qu'elle situe à l'époque antique. La scénographie est constituée de sept grandes portes dorées créant une fausse perspective vers la cave où est emprisonné Iokanaan. Sept rois voilés et silencieux entourent constamment la princesse de Judée, cherchant à peser sur sa jeune âme fragile et influençable, en lui inspirant des idées de mort et d'érotisme. Pendant la fameuse danse des sept voiles, ils tombent morts les uns après les autres, ayant fini de remplir leur office. Mais plutôt que de montrer la tête sanguinolente de Iokannaan, Cuchhi choisit de la remplacer par une simple couronne ensanglantée. Elle s'en explique dans les notes d'intention en commentant : « Je crois que Salomé n'est pas seulement une histoire d'amour et de mort, car une part importante de l'histoire tourne autour de la lutte éternelle entre le pouvoir humain et divin ».

La jeune mezzo israélienne Na'ama Goldman se jette corps et âme dans Salomé et si certaines attitudes sont encore maladroites (un zeste de séduction supplémentaire serait le bienvenu), le personnage s'impose avec force. Ample, la voix se projette au dessus de l'orchestre avec aisance, saisissant tout l'appétit sexuel et l'innocence de la princesse, mais dans un français hélas pour la majeure partie du temps incompréhensible. On fera le même reproche à sa consœur canadienne Nora Sourouzian qui, pour le rôle de Hérodias, dispose néanmoins d'une voix grave et généreuse, au timbre séduisant.

En plus de posséder la générosité vocale et le magnétisme scénique exigés par son rôle, le baryton russe Igor Golovatenko (Iokanaan) chante, lui, dans un français impeccable, tandis qu'Eamonn Mulhall impose un magnifique Jeune syrien, à la voix claire et bien projetée. Enfin Scott Wilde (Hérode) - dont nous avions déjà pu apprécié l'impérieuse voix dans le rôle du Commendatore à Toulon en mai dernier - s'avère totalement en possession de son rôle, avec lui aussi une diction très châtiée.

A la tête de l'Orchestre du Festival de Wexford, le chef britannique David Angus impulse à son instrument une formidable tension. Sa lecture de la partition de Mariottte, à la fois lyrique et raffinée, fait ressortir la luxuriance et les chatoyances de l'orchestration. En vrai chef de théâtre, il montre par ailleurs une attention permanente aux chanteurs en instaurant un subtil équilibre entre fosse et plateau.

La Salomé de Mariotte va-t-elle enfin être réhabilitée ?

Emmanuel Andrieu

Salomé de Mariotte au Festival de Wexford, jusqu'au 31 octobre 2014

Crédit photographique © Clive Barda

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