Salzbourg 2017, le renouveau (enfin)
Du 21 juillet 2017 au 30 août 2017

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Ce n’est pas une révolution, mais presque : le nouveau directeur du Festival de Salzbourg, Markus Hinterhäuser, livre pour sa première saison une programmation aussi intense que soigneusement conçue, qui prend grand soin de proposer de l’inédit tout en s’inscrivant dans la longue tradition du vénérable festival, dont il aura à célébrer l’anniversaire en 2020. Hinterhäuser n’est pas un inconnu à Salzbourg : au début des années 1990, il avait joué un rôle essentiel, aux côtés de Gérard Mortier, pour faire venir la musique contemporaine au Festival, et plus récemment, il avait organisé l’ensemble de la programmation des concerts entre 2007 et 2011, en assurant même en 2011 la direction globale du festival.

Il n’est donc pas surprenant que le XXe siècle soit présent en force dans la programmation lyrique de cette première saison. Lear, Wozzeck, Lady Macbeth de Mzensk. Créées entre 1925 et 1978, ces trois œuvres ne sont certes pas des figures de proue de l’avant-garde, mais Salzbourg est un lieu de tradition, et il est bon de jeter un regard sur cet héritage si brillant que le répertoire lyrique doit au XXe siècle, dont on a longtemps dit qu’il serait celui de la mort de l’opéra. Lear, l’opéra d’Aribert Reimann qu’on a récemment pu voir à l’Opéra de Paris, sera confiée à Franz Welser-Möst, qui est désormais invité chaque année, ne serait-ce que parce que le festival tient à mettre en avant les artistes autrichiens ; la mise en scène, elle, sera confiée au jeune Simon Stone, dont les débuts tout récents à l’opéra (La Ville morte à Bâle) ont enthousiasmé public et critique. Plus que sur Lear, c’est cependant pour Lady Macbeth que la fosse justifie à elle seule le voyage : dans les deux cas, c’est le Philharmonique de Vienne qui officie, mais c’est Mariss Jansons qui retrouvera Lady Macbeth, après d’inoubliables représentations à Amsterdam immortalisées par un DVD. Responsable d’un merveilleux Wozzeck et d’un Ring moins réussi à Munich, Kriegenburg est un artiste majeur de la scène allemande, et sa vision de Lady Macbeth pourrait bien être à la hauteur des passions déchaînées en fosse.

Mais limiter le travail de Hinterhäuser à cette présence d’une modernité d’ailleurs peu radicale serait fort injuste. On ne peut que saluer le retour de La Clemenza di Tito, absent de Salzbourg depuis 2006 ; pour donner à cette œuvre toutes ses chances scéniques, Hinterhäuser a choisi une équipe qui ne convaincra certainement pas tous les spectateurs, mais fera parler d’elle : dans la fosse, c’est Teodor Currentzis, dont les relectures radicales ne sont pas toujours abouties mais toujours stimulantes (on le verra aussi au concert, notamment avec le Requiem de Mozart) ; sur scène, c’est Peter Sellars qui fait son retour à Salzbourg dix-sept ans après la création de L’Amour de loin de Saariaho. La distribution n’affiche pas de noms célèbres, mais on peut supposer que les jeunes chanteurs présents sur scène donneront tout pour faire réussir ce spectacle ambitieux - et Golda Schultz, pour ne citer qu’elle, a déjà eu de nombreuses occasions de prouver son talent à l’Opéra de Bavière, où elle fait partie de la troupe.

Mais Salzbourg, c’est aussi, et depuis longtemps, les grandes voix : même dans le XXe siècle, Markus Hinterhäuser sait que les grands noms attirent le grand public, et c’est Nina Stemme qui sera la meurtrière Katia de l’opéra de Chostakovitch, tandis que le rôle-titre de Wozzeck est confié à Matthias Goerne, partenaire artistique de longue date de Hinterhäuser. Même Lear, avec Anna Prohaska, Evelyn Herlitzius et Gerald Finley, pourra montrer que l’opéra contemporain, comme celui des siècles précédents, n’a pas renoncé aux séductions du chant. Comme toujours, le festival propose aussi plusieurs opéras en version de concert, justifiée avant tout par des distributions aussi brillantes qu’il est possible : Lucrezia Borgia, longtemps chasse gardée d’Edita Gruberova, affichera cette fois Krassimira Stoyanova, aux côtés de Juan Diego Flórez ; I due Foscari de Verdi est à l’affiche avant tout pour Plácido Domingo, mais Joseph Calleja et Maria Agresta, eux aussi, valent après tout le déplacement.

Mais naturellement, depuis des années, Salzbourg est indissociable de la figure d’Anna Netrebko, cette fois à nouveau dans une production scénique. C’est Riccardo Muti qui accompagnera ses débuts dans le rôle-titre d’Aida, aux côtés de Francesco Meli – l’époux de la diva Yuri Eyvazov chantera certes aussi Radamès, mais uniquement pour les deux dates confiées à Vittoria Yeo. La mise en scène, elle, sera signée de la plasticienne iranienne Shirin Neshat, mais que les amateurs de spectacles traditionnels se rassurent : Riccardo Muti a certainement vérifié que l’esthétique du spectacle ne contreviendrait pas à ses propres goûts.

L’autre diva tutélaire du festival, c’est Cecilia Bartoli : cinq ans après Jules César, un an après West Side Story, elle revient à Haendel avec Ariodante – que les sopranos se rassurent, elle reviendra ici à son répertoire d’origine en incarnant le rôle-titre, et c’est Sandrine Piau et Kathryn Lewek qui conquerront les hauteurs – Sandrine Piau pourra aussi montrer l’étendue de son talent dans une Mozart-Matinee dirigée par Ivor Bolton. En guise de vedette américaine, Rolando Villazón fera une apparition dans un petit rôle : les habitués dans le public aiment à revoir les habitués sur scène !

Côté concerts, en matière d’habitués, le public pourra retrouver Christian Gerhaher pour des Lieder de Schumann et Matthias Goerne pour un ambitieux programme qui promet une belle densité émotionnelle, des Lieder de Wolf et Chostakovitch sur des poèmes de Michel-Ange aux Quatre chants sérieux de Brahms. Mais d’autres chanteurs moins habitués de Salzbourg se retrouveront aussi autour de la mélodie : Elīna Garanča proposera à son habitude un programme très international, Krassimira Stoyanova se partagera entre allemand et russe ; Marianne Crebassa, elle, consacrera toute une soirée à la mélodie française, qui n’est pas la mieux traitée par la tradition salzbourgeoise.

Ultime bonne nouvelle : alors que la musique antérieure à Mozart n’a jamais été très présente à Salzbourg, cette première édition de l’ère Hinterhäuser s’ouvre à la musique ancienne. Outre Ariodante, le festival accueille en effet le cycle des trois opéras de Monteverdi montés en version semi-scénique par John Eliot Gardiner, Jordi Savall viendra faire vibrer les Vêpres de la Vierge du même compositeur sous les voûtes de la Kollegienkirche, et Sonya Yoncheva pourra consacrer tout un récital à Rameau et Haendel : ce n’est pas mettre en péril l’identité forte du vénérable festival que de l’ouvrir ainsi à tous les siècles de la musique occidentale.

Dominique Adrian

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