Usher, la peur incandescente à l’Opéra Ballet de Flandre

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Claude Debussy est resté fasciné par les écrits d’Edgar Allan Poe depuis sa découverte des Histoires extraordinaires, retrouvant parfois la vie des personnages projetée en sa propre existence des dernières années... Pour son deuxième opéra, il tente de mettre en texte et en musique Le Diable dans le beffroi à partir de 1902. Tournant en rond, il commence à se pencher sur La Chute de la maison Usher en 1908 pour une commande du Metropolitan Opera de New York. Dans les trois versions du livret qu’il livrera, le Médecin pense les plaies plus qu’il ne les panse, et ces changements de point de vue par rapport à la nouvelle originelle – où le Médecin n’est qu’effleuré par la plume – contrariera ses idées musicales, ainsi vouées à l’éternel recommencement. Il laissera seulement deux scènes presque achevées à la postérité, soit un peu plus d’une vingtaine de minutes de partition. Si certains, comme Robert Orledge, se sont essayés à compléter les segments existants, la compositrice Annelies Van Parys prend les outils musicaux de Debussy comme point de départ pour une étude atmosphérique qui humidifie la pierre et fait craquer le parquet. Avec la librettiste Gaea Schoeters, elle recrée avec Usher pour l'Opera Ballet Vlaanderen – après la Staatsoper Unter den Linden (Berlin) et le Folkoperan (Stockholm) – sa vision sonore d’un univers gothique dans lequel l’espace prend sournoisement possession de l’esprit des personnages. On pourrait qualifier sa partition de « migraine paranoïaque en musique » : on y entend le souffle des vents et le silence de l’étrangeté entre quelques coups d’un esprit frappeur. Ce qui importe le plus, c’est l’idée de la peur, plus que son illustration triviale. L’orchestration rigoureuse traduit l’intellectualisation de la peur décrite par Poe et l’altération du ressenti sous l’emprise de la maison. Dans les timbres, la réalité abstraite se dispute à un au-delà sans début et sans fin, et le thème de la maison se distend jusqu’à l’intégration organique.


Usher - Opera Vlaanderen © Annemie Augustijns

Roderick Usher et sa jumelle Lady Madeline, atteinte d’un mal mystérieux, cohabitent avec un médecin manipulateur dans le manoir familial qui porte les stigmates de leur lignée. Lorsqu’un ami d’enfance vient rendre visite à Roderick, il ne s’attend pas à être le témoin d’une déliquescence psychologique croissante. Le Médecin a réponse tout, et Lady Madeline décède subitement avant de réapparaître ensanglantée après avoir été enterrée dans la crypte. Le livret réussi, en français, porte quant à lui sur la passation de la responsabilité, voire sur la réanimation d’un passé idéalisé, dans des résurgences politiques (Usher a été créé au moment où Donald Trump tweetait convulsivement pour « Make America great again »).

Philippe Quesne, jusqu’à l’année dernière directeur de Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national, rend discrètement hommage au cinéma de genre américain des années 70 dans son idée scénographique. La maison est là de l’intérieur (avec un escalier qui fait tout de suite songer aux pavillons de banlieue étasuniens), de l’extérieur (sur des téléviseurs à rayons cathodiques) et dans son ensemble (une maquette en carton). Les arbres morts cernent les fenêtres et occupent même les lieux contre les murs. La dramaturgie est construite à partir de silencieuses lumières claires et affirmées qui forment un contrepoint étonnant à l’ambiance gothique du livret. On ne sait rien de cet espace en construction, en répétition, en montage artisanal, à l’image de l’esprit « ouvert » de Roderick. Si Poe laisse planer le doute, le metteur en scène a le bon goût de ne pas révéler un point de vue qui rendrait évident le déroulement du spectacle, et sait conserver le visuel comme un négatif du livret.


Usher - Opera Vlaanderen © Annemie Augustijns

La directrice musicale du Folkoperan Marit Strindlund oriente les excellents instrumentistes du Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen (le violon solo Kristie Su est épatant !) dans une ingénierie de la subtilité, et la distribution n’est nullement de mauvais augure. La Lady Madeline d’Alexandra Büchel est une « post-Mélisande » hallucinée et expressionniste, telle un phénix serein renaissant des paranoïaques cendres mentales de Roderick. La voix et le jeu sont superbes, mais la diction, incompréhensible. Le baryton belge Ivan Thirion signe un Roderick lyrique et grandiose, qui s’attache, résistant, à ses souvenirs et à sa raison malgré le trop-plein de peur qui l’assaille. Son talent à défricher la phrase, à n’en prendre que ce qui lui permet d’avancer, est stupéfiante. Martin Gerke interprète l’Ami en enveloppant vivantes les courtes notes de l’orchestre dans de larges tenues solides. Le ténor Daniel Arnaldos fait un Médecin déterminé, aussi rigoureux dans ses métriques et dans son texte que dans ses déplacements scéniques (plus lents que ceux d’un serial killer dans un slasher movie, qui sait d’avance comment termineront ses victimes). « Un bon médecin est un bon menteur », dit-il. On aimerait être dupé plus souvent (du moins artistiquement) par les temps qui courent…

Thibault Vicq
(operaballet.be, 27 février 2021)

La production est disponible en streaming payant jsuqu'au 13 mars 2021 sur le site de l'Opera Ballet Vlaanderen.

Crédit photo © Annemie Augustijns

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