Une Flûte enchantée familiale à l’Opéra national de Lorraine

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Œuvre parmi les plus jouées du répertoire, La Flûte enchantée n’a pourtant pas fini de nous faire interroger ses symboles. Nous déchirons donc toujours avec intérêt le paquet cadeau des nouvelles mises en scène qui peuvent en être faites. Intellectualisation ou illustration ? Franc-maçonnerie ou commedia dell’arte ? Pour ses débuts en France – précisément à l’Opéra national de Lorraine, en coproduction avec l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie –, l’Autrichienne Anna Bernreitner se situe tout pile dans l’esprit de Noël, avec la fantaisie d’un univers de BD flashy.

Autant le dire d’emblée, la réussite visuelle et esthétique est totale, entre les superbes décors de carton-pâte sur tournette, les extravagants costumes et les vidéos animées, tous dus à Hannah Oellinger et Manfred Rainer. La metteuse en scène utilise le fantastique et les reférences pop pour neutraliser les incohérences du livret. Elle ne nous pousse pas à questionner cet ordre naturel du conte, et choisit ainsi de donner une cohérence à son histoire plutôt que de creuser dans la psyché des personnages. Pamina lance une bouteille à la mer en appelant à l’aide via un nuage voyageur qui parvient à Tamino, Papageno est lui-même un oiseau sous forme humaine, la Reine de la nuit lance des éclairs en plein vol, le palais de Sarastro semble entièrement sponsorisé par le rayon du blanc d’un grand magasin, les trois Enfants (joliment chantés depuis une loge latérale par Majdouline Zerari, Clara Guillon et Heera Bae, et joués sur scène par trois jeunes comédiens, pour faire face à des contaminations Covid) arrivent sur un toboggan arc-en-ciel. La première partie, façon « Dis-moi comment tu t’habilles et je te dirai qui tu es », est particulièrement éloquente dans sa fluidité narrative. Le second acte n’est pas dépourvu de flottements – les étapes du livret ne trouvant pas vraiment de représentation effective – et le finale peine à trouver son sens, mais une scène « dramatique » demeurera le plus beau souvenir de la soirée : après ses épreuves, Tamino voit les autres personnages défiler dans leur boucle de tourments, sur la partie tournante. Papageno, seul, est « drogué » par l’illusion de ses clochettes ; Sarastro cache son malheur profond ; la Reine de la nuit montre sa frustration. C’est ce passage qui nous confirme que nous aurions sans doute apprécié un message avec plus de substance, pour parler aux grands comme aux petits, même si Anna Bernreitner dissémine quelques pointes d’ironie dans la représentation même de la gêne que peut attiser un spectacle pour enfants joué par des adultes, dans ce décalage entre la personne et le grimage. En l’état, le parti pris du spectacle familial fonctionne indéniablement, quoique ces indices montrent qu’elle aurait pu être plus aventureuse.

L’impression d’atténuation irrigue également le bloc musical. Et étonnamment, une vraie unité en émerge. En fosse, Bas Wiegers « dérythme » les contrepoints, « décontraste » les nuances, injecte de l’ « air » dans la glace instrumentale. Il réussit à faire baigner l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine – qui décline quelque peu au II – dans des vapeurs d’eau chaude bienvenues, exhalant une atmosphère enivrante à ce récit qui ne l’est pas moins. Le chef s’attèle à un « il était une fois » des ruelles, sous le manteau, telle une histoire qu’on n’assumerait pas de raconter en public, ce qui s’avère à la fois énigmatique et aventureux, décousu mais attachant.

Jack Swanson est un Tamino pur et vailant, dont l’ingénuité et la personnalité calme révèlent la valeur. Il est déchiré entre son honneur et son émotion, et glisse avec style sur la vague phrasée. Le timbre tendre, les graves rocheux et les lignes bienfaisantes sont en outre le sésame d’une prise de rôle captivante. Michael Nagl fait des merveilles en Papageno enjoué aux allures de prince avien. Le bagout sans la vulgarité est son atout, et il peint le drame de ne pas être aimé en touches ponctuelles, mais électrisantes. Christina Poulitsi (Reine de la nuit) pose lentement ses paroles et ses coloratures, dérangée par les harnais qui la suspendent dans les airs. David Leigh (Sarastro) chante quant à lui les blessures d’un souverain friable de granit. La Pamina de Christina Gansch apparaît vocalement en retrait. La tristesse ressort, mais pas son statut royal. Des Trois Dames, Susanna Hurrell est brumeuse et rugueuse, Ramya Roy extrêmement prégnante, Gala El Hadidi affable. L’Orateur premium de Christian Immler côtoie la Papagena bienheureuse d’Anita Rosati, tandis que le Monostatos de Mark Omvlee s’affaiblit sur la longueur. Le Chœur de l’Opéra national de Lorraine, aux textures idéalement préparées par Guillaume Fauchère, semble s’époumonner inutilement dans cet univers feutré aux pattes de velours. La Flûte enchantée n’aura donc ni ronronné de facilité ni feulé de Regietheater, mais arrondi ses angles pour satisfaire au plus grand nombre.

Thibault Vicq
(Nancy, 17 décembre 2021)

La Flûte enchantée, de Wolfgang Amadeus Mozart, à l’Opéra national de Lorrain (Nancy) jusqu’au 28 décembre 2021

Crédit photo (c) Jean-Louis Fernandez

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