© Carole Parodi
C’est au tour du Grand Théâtre de Genève de se pouponner en travaux. L’Italienne à Alger inaugure une saison et demie de hors-les murs au Bâtiment des Forces Motrices pendant la fermeture du bâtiment place de Neuve. Rossini y brille d’esprit, pour notre plus grand plaisir.
Est-ce vraiment possible, pour un metteur en scène, de rater cette œuvre ? On en doute, mais Julien Chavaz la sculpte autrement qu’une simple transposition – l’action se déroule ici dans un hôtel, dont le gérant Mustafà exploite, jusqu’à la lie, le personnel, et donc les esclaves du livret – ou qu’une « animation » (fort bigarrée) de plateau. Il fait preuve d’une bienveillance à tous égards, envers les personnages (même les plus ridicules), leurs croyances et leurs combats. La continuité de la trame narrative et visuelle, aisément lisible par son astucieux décor (Amber Vandenhoeck), ses amusants costumes colorés (Hannah Oellinger) et ses lumières protéiformes (Eloi Gianini), a autant droit au chapitre que la structure en numéros de bravoure vocale. Derrière la façade assumé de la rigolade, il construit un système de révolte organisée face à l’oppression, par l’art du théâtre et de la danse. Pas de surlignage du fond, et pourtant point de prudence dans le déroulement de l’opéra : les ressorts comiques y sont, de même que la mécanique huilée du rire (y compris dans ses tréfonds un peu glauques). Julien Chavaz prouve qu’on peut s’amuser (et bien, en continu), avec esprit !

L'Italienne à Alger - Grand Théâtre de Genève (2026) (c) Carole Parodi
Michele Spotti partage cette démarche plurielle dans le volet musical, mené con anima. Il prend un peu de Bellini, de Donizetti, de Verdi, de Mozart, de Haendel, dans la conduite des différentes strates horlogères de Rossini. L’Orchestre de la Suisse Romande est invité à contribuer à la noblesse des sons, à la variété des articulations, et le point de vue de direction se fixe à la dramaturgie. Parfois, il s’agit des moteurs accompagnateurs aux cuivres plutôt que des lignes supérieures de violons. À d’autres moments, Michel Spotti enflamme davantage la verticalité tenue des accords ou l’illusion auditive des couches. À la croisée (et à l'entremêlement) des styles et des époques, son Italiana in Algeri n’en demeure pas moins d’une grande cohérence, parce qu’elle ouvre une fenêtre vers un imaginaire de caractères, traversé de nuages métamorphosant la lumière, et dont l’humilité omniprésente ne tient jamais à tirer la couverture vers lui au détriment de la scène. Les magnifiques solos traduisent directement les intentions des instrumentistes – cor d’un autre monde, flûte caressante – et chacun trouve sans mal sa place dans les tutti. La liberté prévaut, l’évidence du rythme rossinien perdure.
Avec un Chœur du Grand Théâtre de Genève qui carbure à la camaraderie hyperactive et à l’indéniable homogénéité exploratrice de ses effectifs, la distribution a zéro tracas sur l’incarnation. Au-delà de la musique, les chanteurs s’engagent corporellement à mille à l’heure dans le jeu, à commencer par le palpitant Nahuel Di Pierro, qui sait pertinemment que le buffo doit regarder davantage vers l’excès et le ridicule que vers la contrainte physique. L’écorce boisée du timbre suit les sinueuses mélodies avec adresse et autorité, pendant que le théâtre entraîne son Mustafà dans une désopilante spirale de mouvements et de mimiques. L’italianità de Rossini selon Gaëlle Arquez, c’est le glamour pur, l’expression exacerbée d’horizons tendres et intrépides. On ne saurait la contredire, tant son charisme et sa virtuosité tranquille en constance turbulente affolent l’ouïe. La tragédienne compatissante dans une comédie survoltée, tel est l’art du décalage (ultra-porteur et prenant) tenu par la mezzo-soprano, en Isabella. L’angélique Maxim Mironov paraît donc presque en retrait dans sa technique infaillible et son legato ébouriffant, mais au soyeux sans doute trop uniforme pour atteindre l’humanité de Lindoro. Riccardo Novaro remplit avec beaucoup de précision l’office du baryton ronchon et aiguisé. La très fiable soprano Charlotte Bozzi et la basse-repère Mark Kurmanbayev, qui hissent les couleurs du Jeune Ensemble du Grand Théâtre de Genève, et l’énergique Mi Young Kim, complètent un cast largement à la hauteur des ambitions théâtrales.
Thibault Vicq
(Genève, 25 janvier 2026)
26 janvier 2026 | Imprimer

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