Une délicieuse Erismena à l’Opéra Royal du Château de Versailles

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Il aura fallu plus de trois cents ans pour que le compositeur Francesco Cavalli revienne sous le feu des projecteurs. Après Elena en 2013 et Eliogabalo en 2016, le chef Leonardo García Alarcón nous fait redécouvrir le compositeur italien, dont les opéras ont sillonné toute l’Europe au cours du XVIIe siècle, avec cette Erismena créée cet été au Festival d’Aix.

L’œuvre foisonne d’idées musicales et narratives, étant l’un des premiers opéras à ne pas s’inspirer de la mythologie dans son déroulement. L’écriture se présente comme un nuancier pantone d’émotions et d’identités. Erismena se fait passer pour un soldat pour retrouver son amant inconstant Idraspe, qui se fait passer pour Erineo, ce dernier courtisant avec Orimeno l’esclave Aldimira affranchie en reine par le roi Erimante, lui-même en proie à des songes annonçant la fin de son règne. La nourrice Alcesta cache des secrets de famille, les confidences prennent la forme de quiproquos et les non-dits se muent en accusations.


Erismena, Opéra Royal du Château de Versailles ; © Pascal Victor

On peine à saisir la cohérence de la trame . C’est plutôt normal, mais on se rassure : tout se terminera bien. En revanche, le spectateur parvient à suivre le fil ténu entre l’être et le paraître, tout d’abord grâce aux excellents costumes patchworks néo-dandy /  glam / new wave / punk (rien que ça) de Macha Makeïeff, qui remontent aux racines et aux aspirations versatiles des personnages, avec un code couleur qui annonce déjà le dénouement. Le roi porte des mocassins violets (il est à ce sujet frappant de mettre cet attribut en résonance avec le velours bleu de l’Opéra Royal), en camaïeu avec le tailleur magenta années 60 de la nourrice et des chaussures montantes rouges d’Erismena. Au contraire, la cohabitation du violet et du jaune sur la robe d’Aldimira souligne le dilemme qui l’anime entre désir royal et amour pour Orimeno, au pantalon moutarde.

Au milieu de ces palettes défensives, la lumière blanche, univers de cohabitation de la totalité du spectre coloré, s’adapte au gré des rebondissements. Certaines ampoules clignotent et claquent parfois : la lumière de la rationalité (la pensée) ou la lumière de l’immensité (les étoiles) fait avancer le récit, s’approche et s’éloigne des protagonistes.


Erismena, Opéra Royal du Château de Versailles ; © Pascal Victor

La mise en scène de Jean Bellorini est privée de tout artifice. Quelques alignements de chaises de jardin relatent des guerres (parfois psychologiques) de territoires, un filet, faisant office de prison ou de sol (presque) transparent, s’élève en se balançant, et deux portes surélevées en fond de scène s’ouvrent en haut d’un escabeau. Les personnages ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour évoluer, l’unique position stable demeurant au sol, à la terre ferme. Ce jeu du divin et du terrestre grise d’autant plus agréablement que le dénuement de la scénographie encourage une vitalité physique des jeunes chanteurs. Le corps et le mouvement sont les pierres angulaires de ce parti pris : accroupissements, positions multiples, traversées de scène. Les figures ne sont jamais prédestinées, leur destin peut basculer à chaque seconde, puisque tout reste visible aux yeux des autres dans ce décor « à trous ».

La véritable clé du succès de cette production est la complicité millimétrée des interprètes avec l’orchestre Capella Mediterranea, dirigé de main de maître par Leonardo García Alarcón. La patte commune entre l’instrumental et le vocal, l’osmose facétieuse dont ils font preuve sont remarquables. La partition n’est pas seulement exécutée avec précision et intensité, mais se meut en manifeste de liberté et de folie. Instrumentistes et chanteurs s’euphorisent réciproquement dans un jubilatoire esprit de troupe.


Erismena, Opéra Royal du Château de Versailles ; © Pascal Victor

Côté distribution, les curseurs sont au vert. La soprano Francesca Aspromonte (que nous avions rencontrée en octobre denier à l’occasion de cette interview) incarne une Erismena bouleversante, puissante et bienveillante. Sa voix conte une histoire à chaque scène (le catalogue émotionnel est impressionnant d’exhaustivité) et se déploie en échos de caresses phrasées. L’Aldimira de Susanna Hurrell brille de son vibrato doré et délicat, venant orner une pétillante précision. Andrea Vincenzo Bonsignore campe un Argippo racé et péchu, tandis que l’Idraspe de Carlo Vistoli se pare d’envolées cristallines. Mention spéciale aux legatos amples et impressionnants du baryton-basse Alexander Miminoshvili, en Erimante à la gestique implacable et fascinante, et du contre-ténor Jakub Józef Orliński (quoique parfois imprécis dans la justesse) en Orimeno énergique. Les subtiles nuances de Benedetta Mazzucato, la clarté touchante de Tai Oney (Clerio), la truculence du jeu de Stuart Jackson (Alcesta) et la générosité de Patrick Kilbride s’ajoutent au charme immense de cette soirée.

Thibault Vicq

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