Une création française plutôt sage du Miracle d’Héliane à l’Opéra national du Rhin

Xl_lemiracledheliane_gp-8869hdpresse-web © Klara Beck

Le 21 janvier, journée internationale du câlin, était également la date choisie par l’Opéra national du Rhin pour la création française du Miracle dHéliane (1927), quatrième opéra de Korngold. Il est vrai que le langage musical opulent du compositeur enlace, aussi bien spirituellement que dans le corps-à-corps, autant dans la portée symbolique que dans son imprégnation harmonique. Le travail ultérieur (oscarisé) de Korngold à Hollywood dès 1934 influence peut-être notre réception de l’œuvre, mais les effets post-Strauss dans un affect tonal « dix-neuvièmiste » dessinent une dramaturgie ininterrompue trans-cinématographique, ici dans une histoire ambiguë d’émancipation. L’écriture est dans la tartinade, le fourrage, le feuilleté, la crème fouettée – c’est justement cet excès qui est délicieux –, et surtout avec un art extrêmement poussé des alliages de timbres. La portée expressive ne faiblit jamais, et n’éreinte jamais non plus !

Si le chef Robert Houssart obtient des équilibres fosse-scène très précieux et une homogénéité équilibrée à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, nous percevons dans l’ensemble une emprise de la « mise en place » – cependant nécessaire dans toutes les parties, foisonnantes –, qui bloque quelque peu la liberté d’interprétation. Chaque pupitre a les yeux rivés sur sa partition, si bien que les très rares tentatives de rubato ne peuvent se départir d’une forme d’inertie. Alors que leur collaboration sur La Reine des neiges d’Abrahamsen en 2021 avait détaillé le tellurique et le naturel, Le Miracle d’Héliane est moins figuré par la traversée linéaire de la matière. Les instrumentistes exécutent favorablement les notes et les nuances – bien que quelques decrescendo puissent davantage se concrétiser– et le chef s’acquitte d’un travail propre, sans que nous ne ressentions de grande souplesse ou conduite macroscopique de phrase. L’énergie, bien présente, nous est présentée encapsulée, mais pas transmise, sauf dans les pages purement instrumentales, au rendu plus inattendu. Une embrassade, plus qu’un câlin.

Le Miracle d’Héliane - Opéra national du Rhin (2026) (c) Klara Beck
Le Miracle d’Héliane - Opéra national du Rhin (2026) (c) Klara Beck

Et cet accompagnement émotionnel de l’orchestre nous manque d’autant plus que le sujet de l’opéra peut parfois nous laisser à quai. Héliane, épouse d’un Souverain autoritaire, rend visite en secret à un Étranger emprisonné pour avoir promu la joie. Le Souverain la retrouve nue dans la cellule avec l’Étranger et convoque aussitôt une audience au tribunal, malgré le fait qu’Héliane clame ne pas avoir commis de tromperie. L’Étranger se poignarde lors d’une entrevue qui lui a été accordée avec Héliane. Celle-ci, afin d’éviter la condamnation pour adultère, doit ressusciter le corps inanimé devant le peuple... Le fameux « miracle », nœud du troisième et dernier acte, soulève de nombreuses questions, auxquelles la mise en scène de Jakob Peters-Messer (créée en 2023 pour le Nederlandse Reisopera) ne répond que partiellement. La lecture se révèle assez pudique, contrainte par la symbolique des espaces de chaque acte (prison, tribunal, décharge publique) et reste corporellement souvent assez loin de ce que la musique suggère. Le premier développe peu la tension érotique entre Héliane et l’Étranger ; le II soigne le déplacement stratégique de ses personnages, tels des pièces sur un échiquier. La dernière partie a beau être la plus aboutie visuellement, elle esquive la clarification des événements (et appuie excessivement la composante christique de l’Étranger). Les ambiances lumineuses nettes de Guido Petzold (aussi scénographe sur la production) varient la palette psychologique et les points de vue, tout comme les mouvements de la danseuse Nicole van den Berg, même si Jakob Peters-Messer n’a pas vraiment cherché à les intégrer distinctement à son propos… Un câlin non égalitaire, où l’œuvre prend le dessus.

Camille Schnoor s’empare du rôle-titre en liant présence physique hors du commun et vocalité évolutive. Elle commence avec une certaine distance, un plafond de verre qui se retrouve dans une ligne volontairement meurtrie, en constante découverte. Sa voix ambrée et poudrée montre à part croissante ses capacités, proportionnellement au désir de justice d’Héliane. En témoigne son superbe « Ich ging zu ihm », au deuxième acte, où le corps devient un outil de mouvement serpentant, avant qu’espoir et colère ne se superposent au firmament dans des lignes qui affirment leur caractère bien trempé. Chaque note a une profondeur et une largeur, dévoile une nouvelle carte. Sa seule présence et son interprétation apportent une donnée « extraordinaire » à la cartographie du spectacle. En cette première, l’incarnation de musicalité manque encore au ténor Ric Furman, pour qui l’Étranger n’est « que » bien chantant, neutre, et pas assez défensif ou offensif. L’ivresse de flux, décidée et poétique, de Josef Wagner (comme à la Deutsche Oper en 2018), fait du Souverain une figure authentique de colère intériorisée, sur le fil des mots et la bascule des sentiments. L’extension cotonneuse et compatissante de Damien Pass, la puissance agile de Kai Rüütel-Pajula et l’efficacité, sans effets de manche, de Paul McNamara, contribuent à de robustes seconds rôles. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin dépeint un monde réel (et la possibilité d’un autre monde) bien tressé, quoique parfois en retard et en surabondance sonore de sopranos.

Encore quelques représentations pour s’unir, mains contre dos, à cet univers musical hors du commun pour voir ce que ce Miracle d’Héliane éveillera en soi.

Thibault Vicq
(Strasbourg, 21 janvier 2026)

Le Miracle d’Héliane (Das Wunder der Heliane), d’Erich Wolfgang Korngold, à l’Opéra national du Rhin (Strasbourg uniquement) jusqu’au 1er février 2026

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