Une Alcina enchantée au Théâtre des Champs-Élysées

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Tout le monde l’attendait, cette distribution de rêve, pour la reprise de la production de l’Opernhaus Zürich, datant de la saison 2013-14 et déjà reprise l’hiver dernier. Seule Julie Fuchs a manqué à l’appel, du moins partiellement : annoncée « souffrante », elle a tout de même tenu à se mouvoir sur scène tandis que sa remplaçante, la soprane hongroise Emőke Baráth, chantait depuis la fosse. 


Alcina, Théâtre des Champs-Élysées ; © Vincent Pontet

Ce concours de circonstances est parvenu à servir le personnage de Morgana, sœur cadette d’Alcina, magicienne comme son aînée, mais toujours à la recherche de reconnaissance et de preuves d’amour. Julie Fuchs, souvent obligée de dessiner les contours du livret qu’elle déclamait en silence, utilisait les codes gestuels du cinéma muet, tandis que sa remplaçante faisait face au public sans jamais se retourner pour créer des interactions visuelles avec les autres artistes sur scène. Ainsi, Morgana devenait un Orphée au féminin qui, pour voir la vérité du monde fantasmé dans lequel elle vit aveuglément, doit regarder en arrière pour que ses illusions cessent (ce qui n’arrivera jamais). Emőke Baráth se révèle enjouée, précise et facétieuse dès ses premières interventions. Sa vivacité, son économie de vibrato et la liberté de son phrasé grisent systématiquement. Les longues tenues et quelques attaques sont peut-être moins contenues, plus dures, mais qui sait de combien de temps elle a pu réellement bénéficier pour préparer son rôle. Sa restitution du rôle reste admirable ; elle fait danser ses tricotages virtuoses et conquiert pleinement l’auditoire.

L’on ne mentirait pas en arguant que le public venait aussi (et surtout !) pour Cecilia Bartoli, en Alcina, et Philippe Jaroussky, en Ruggiero. La première fait fondre par ses tons chocolatés et onctueux dans des sentes sinueuses parfois plus complexes que dans la partition, dévoilant une Alcina à la fois manipulatrice et déchirée par ses amours déçues. Dans son « Ah, mio cor ! » de l’acte II, elle baigne d’un exemplaire piano legato les cordes ponctuellement incisives du Concert d’Astrée, généralement dirigé avec épanouissement par Emmanuelle Haïm au cours de la soirée.


Alcina, Théâtre des Champs-Élysées; © Monika Rittershaus

La mezzo épouse les contours des arias pour mieux s’en affranchir. D’un filtre de soie dans la voix elle choie ses partenaires en leur laissant une place dans une construction raisonnée des personnages. Elle traduit vocalement le consentement des duperies qui l’affligent et la révolte de sa perte de contrôle avec une immense clarté et un formidable souffle, que l’orchestre ne relativise pas toujours avec son propre jeu (notamment dans l’aria « Sì, son quella », théâtre d’une disparité de nuances). Philippe Jaroussky cabotine d’abord en amant d’Alcina, ayant oublié sa Bradamonte, avant de jouer un registre dramatique plus grave en comprenant que ses visions idéales sont créées par la sorcière. Le contre-ténor suit l’émancipation du personnage en pensant plus loin qu’à la phrase du temps présent, voyant les arias dans leur intégralité et dans la construction de l’opéra plutôt que dans la signification séparée de chacune d’entre elles. La musique est là pour tinter en ricochets de mots, et lui auréole son chant de lumière irisée, quoique pragmatique. C’est peut-être cette dualité qui manque à Varduhi Abrahamyan, qui tire toutefois profit de son timbre sombre et profond pour inspirer de l’authenticité à son rôle de Bradamonte, travestie en Ricciardo : trop concentrée par la technique – qu’elle dompte très habilement –, elle laisse le reste de l’exécution plutôt froid, par défaut de couleurs marquées.

Pour compléter le tableau, Krzysztof Bączyk incarne un Melisso chargé de douleur, au vibrato doré et aux legatos délicieux. L’Oronte de Christoph Strehl n’est pas d’une première fraîcheur, en funambule sur le fil du rasoir, dont il tombe toutefois régulièrement du bon côté, parmi des aigus difficiles. Hormis de rares baisses de régime, Emmanuelle Haïm sait défendre vaillamment son Concert d’Astrée, grâce à une vision rythmée, dans un halo de sonorités rondes.

La mise en scène de Christof Loy et la scénographie de Johannes Leiacker embrassent si bien l’œuvre qu’elles ne parasitent en rien le chant et réussissent à désembrouiller un livret confus. Plus fines qu’elles n’y paraissent, elles plongent la matrice onirique de l’île d’Alcina en une scène de théâtre baroque, alors que les personnages du « monde réel » progressent dans les coulisses, dans les loges d’artistes et les remises de décors. Les pouvoirs magiques d’Alcina se dissipent simultanément aux chimères de l’univers qu’elle a érigé (le papier peint gondolé, le parquet de scène qui grince), la dimension fantastique disparaît par paliers pour faire place au comique. La mise en abyme, chère à l’esthétique baroque, trouve de nouveaux vecteurs et en ressort plus vertueuse de l’interprétation diaprée qui en a été faite ce soir.

Thibault Vicq
(Paris, le 14 mars 2018)

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