Un Simon Boccanegra fataliste à l’Opernhaus Zürich

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En raison d’une limitation de jauge à 50 spectateurs aux théâtres suisses rendant économiquement intenable la tenue des spectacles lyriques, l’Opernhaus Zürich a annulé ses représentations jusqu’au 2 janvier. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir résolu l’équation de la distanciation du chœur et des instrumentistes, dont la prestation est exécutée à un kilomètre de la scène et retransmise en direct dans la salle, comme pour Princesse Czardas en début de saison. L’Intendant Andreas Homoki a pu cependant maintenir in situ sa nouvelle production de Simon Boccanegra pour la Saint-Nicolas, que nous avons pu suivre en direct sur Arte.tv.

Et c’est (enfin) un bon cru pour le metteur en scène ! Un plateau tournant est au cœur du dispositif (comme dans la navrante version de Calixto Bieito ou dans la lecture christique de David Hermann) pour mieux cerner le méta-dédale combinatoire du rôle-titre. L’unité de lieu dans un intérieur bourgeois portant des traces d’humidité ne laisse à aucun moment s’échapper l’âme et les démons de Boccanegra. Son passé de corsaire réapparaît avec une carcasse de barque au dévoilement de nouvelles pièces, et les visions de son amour de jeunesse le relie aux coups durs qu’il encaisse. Les portes s’ouvrent et se ferment sur un sombre couloir. La foule et le vide attendent à cache-cache de l’autre côté, prêts à se ruer dans son intimité politique. Andreas Homoki laisse vivre ses personnages sous le joug d’un complot plus grand qu’eux, leur conférant une grande maturité de tragédie classique qui ne s’apitoie pas sur son sort. Boccanegra et Fiesco semblent s’être débarrassés de leur rancune mutuelle, et la vengeance de Paolo et Gabriele obéit à un automatisme intéressant « de tradition » plutôt que « de réaction ». C’est précisément ce flottement, à travers le fait que les personnages n’aient pas les clés du récit, qui nourrit la semence réflexive du spectacle.

La prise de rôle de Christian Gerhaher en Boccanegra suit ce cahier des charges complexe, mais s’avère seulement honnête. Il prouve son innocence à chaque réplique dans une mezza voce raffinée, au vibrato minutieusement calculé. C’est un doge à hauteur d’homme avec un art particulier de l’ossature prosodique, à la respiration indétectable. Il enlaidit cependant ses forte en perdant la précision et la folle musicalité des rêveries. Il devient un autre homme, aux intentions vocales plus vagues. L’admirable Fiesco de la basse Christof Fischesser, interprété comme un homme de valeurs regrettant la confrontation, ne fait quant à lui aucun doute grâce à un timbre auguste et généreux. Il construit ses mélodies pierre par pierre, émotion par émotion, comme un bâtisseur, pour achever ses ouvrages d’art en apothéose d’un travail sur la durée. Il existe davantage par sa présence même que par l’animosité de ses pensées envers Boccanegra. Nicholas Brownlee dessine un Paolo ambitieux et têtu, convainquant par des lignes tendres. Le ténor géorgien Otar Jorjikia aurait presque tout pour sublimer le rôle de Gabriele Adorno – une voix souple qui se fraye un chemin contre vents et marées, la franchise d’un phrasé captivant – mais il lui arrive de tirer sur les aigus et perdre le contrôle du placement pendant plusieurs mesures dès que les scènes sont un peu longues. Jennifer Rowley entre dans l’œuvre comme une onde tranquille. Son Amelia garde d’abord un traumatisme enfoui, qu’elle exprime dans un entre-deux de densité étonnant. La moindre note porte la fertilité d’un développement éloquent, et la soprano éclaircit les sentiments contraires de son personnage. Puis son encens de bonté se diffuse à ses partenaires de scène. Elle est celle qui rétablit la vérité, elle possède cette voix portant la force de la persuasion et l’incarnation de ce qui est indéniable. Amelia garde entre ses mains les remous du récit dans cette production d’Andreas Homoki ; le défi est brillamment relevé.

Le retour son nous empêchant d’évaluer la portée expressive de la Philharmonia Zürich, nous pouvons tout de même témoigner de l’ingéniosité de Fabio Luisi à créer un livre d’images musicales précieuses. Les déchaînements et les parties « fonctionnelles » des pages de Verdi acquièrent instantanément sous sa baguette une application concrète. Les variations harmoniques et l’orchestration ne tiennent plus de la théorie pure, ils embarquent dans une aventure humaine qui nous est proche. Son dernier opéra à Zurich en tant que directeur musical de l’Opernhaus Zürich – son mandat s’achève à la fin de la saison – n’a pas peut-être pas lieu dans des conditions rêvées, mais bénéficie d’une visibilité en ligne à la hauteur de son talent.

Thibault Vicq
(arte.tv, 6 décembre 2020)

Simon Boccanegra, de Giuseppe Verdi, disponible sur arte.tv jusqu’au 5 mars 2021

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