Un sagace Didon et Énée à l’Athénée

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L’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet s’engage dans sa nouvelle saison avec un festival Purcell. Avant King Arthur puis Queen Mary, fantaisie hybride juxtaposant des extraits musicaux du compositeur, Dido & Æneas jette l’ancre dans la salle à l’italienne au cours d’une vaste tournée francilienne et française.

L’opéra se détache à plusieurs égards de L’Énéide de Virgile, dont il est tiré. Dans l’œuvre littéraire, Didon fait le premier pas envers Énée, en lui confiant ses sentiments, alors que la version lyrique donne en premier lieu la parole de l’amour au prince troyen. Le metteur en scène Benoît Bénichou et la directrice artistique Catherine Kollen livrent une interprétation séduisante : ce sont les courtisans qui rapprochent et éloignent Didon et Énée, ceux-ci vivant une union quasi-contrainte afin de bien paraître auprès de leurs adorateurs. C’est du moins ce que nous en déduisons après avoir vu et entendu la prestation phénoménale, subtilement détachée, de Chantal Santon Jeffery (également sous les traits de Vénus et de la Magicienne), avec un talent pour la plénitude de contenu, sans lourdeur ni emphase. Chacune de ses apparitions est emplie d’une ferveur théâtrale transcrite dans la voix. Par exemple, la soprane feint la difficulté physique de chanter au moment de la mort du personnage. Le jeu d’acteur de Yoann Dubruque laisse un goût d’inachevé et pèse un peu sur le charisme d’Énée (ainsi que de Phœbus, de l’Esprit et du Marin). Cependant, sa partie musicale se révèle assez solide et chargée d’honneur viril, sur les tons posés de l’homme sérieux. Les cassures psychologiques, c’est ce qui manque sans doute à ce soldat par ailleurs convaincant pour la force de projection vocale.


Dido & Æneas, Athénée – Théâtre Louis-Juvet ; © Anne-Sophie Soudoplatoff
- CMJN

L’action s’étale au naturel grâce à l’énergie du jeune chœur de Paris - CRR de Paris, fortement mobilisé par le metteur en scène pour insuffler une profondeur au drame. La chorégraphie réussie d’Anne Lopez fournit les éléments de compréhension des changements de rôles (les adorateurs, les comploteurs, la mer…) et les choristes (excellents de surcroît) parviennent à toujours garder un lien avec le spectateur. Le livret est mis symboliquement en images par la lumière (sur le noir et blanc, sur les matières), la transparence (du tulle, des rideaux de scène) et le mouvement (parfois surexploité). La clarté des enchaînements accompagne l’harmonie visuelle d’un spectacle fidèle aux préceptes artistiques anglais de la fin du XVIIe siècle, et régénérant les mythes à partir de peu d’accessoires. Les deux seconds rôles enrichissent davantage l’arsenal de qualités de la représentation : la soprano Daphné Touchais (Belinda, qui prononce les mots d’un prologue recomposé, Deuxième Néréide, Première Sorcière) parsème un vent sémillant de notes colorées ; la mezzo Chloé de Backer (Seconde Dame, Première Néréide, Deuxième Sorcière) cultive un vivier d’émois soigneusement choisis.

Johannes Pramsohler dirige au violon son Ensemble Diderot avec aisance. Les changements de tempi tirés au cordeau soulignent la pleine connaissance du génie de Purcell, mais le son essuie ci et là des incartades sablonneuses (plutôt que des saillies terreuses). Il n’empêche que les instrumentistes irriguent ce Didon et Énée de galantes et humaines attentions. Quelle que soit la manière, le voyage est assuré.

Thibault Vicq
(Paris, le 25 septembre 2018)

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