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Pour la première fois de son histoire, le Festival international d’opéra baroque de Beaune investit le Théâtre municipal. Le coup d’envoi a été donné la semaine dernière avec une version scénique de L’Avare de Gasparini. L’ensemble La Palatine, en résidence au Festival pour la deuxième année consécutive, s’affaire ce soir à faire revivre Nicandro e Fileno, « l’opéra que Lully voulait interdire », selon l’accroche (redoutablement efficace) du programme. Il est vrai que le surintendant de la musique à la cour de Versailles voyait d’un mauvais œil quiconque se poserait (même involontairement) en adversaire ou rival. Paolo Lorenzani, réputé à Rome pour sa musique religieuse, enchaîne les hits dès son arrivée en France en 1678, qui plus est en statut de protégé du roi. Nicandro e Fileno aura bien sa représentation à Fontainebleau en 1681, devant le souverain, au grand dam de Lully... La partition et des comptes-rendus semblent montrer que cet opéra-pastorale d’une heure seulement était entrecoupé de passages théâtraux interprétés par des comédiens français et italiens. Si les dialogues parlés (perdus) n’ont pas été reconstitués à Beaune, La Palatine a inséré une ouverture et des airs de Michel-Richard Delalande, contemporain et collaborateur de Lorenzani, dans une version 2026 joyeuse et enlevée.
Les deux hommes mûrs Nicandro et Fileno sont pris d’une idée-éclair : épouser chacun la fille de l’autre – Filli et Clori. Sauf que rôdent Lidio, coureur de jupons déclarant sa flamme à toutes les jouvencelles (charmées), et Eurillo, jeune homme un peu maladroit qui enchaîne les râteaux. Fili finira avec Lidio, Clori acceptera malgré tout (par politesse ou par pitié) la main d’Eurillo, et les deux pères resteront bredouilles, quoique réunis dans leur bromance initiale. Tout va assez vite dans ce mélange des genres comme l’opéra italien (et en particulier vénitien) savait le faire au XVIIe, avant de préfigurer le dramma giocoso du XVIIIe. Lamenti, déclarations d’amour, explications, scène de sommeil et résolution heureuse se succèdent grâce à la dévotion de La Palatine aux multiples alliages de couleurs, par une articulation, une longueur, une exactitude de la matière sonore, emmenées par le clavecin facétieux de Guillaume Haldenwang. Le violoncelle s’intègre de façon exemplaire aux résonances, la viole de gambe esquisse une grâce du suspens, les flûtes capturent l’air du temps, le théorbe et la harpe roulent et coulent, les violons et altos insufflent un discours direct, que l’acoustique chaleureuse du Théâtre de Beaune concourt à servir.
L’assortiment des doubles est garanti par une complicité vocale dans toutes ses combinaisons. Chez Nicandro et Fileno, le solaire Étienne Bazola s’amuse d’élan prosodique à cloche-pied et Mathieu Gourlet annonce toujours un cap plus grand que nature. L’osmose de timbres entre les outsiders Clori (mezzo-soprano) et d’Eurillo (baryton-basse) approfondit leur force intérieure et leur séduction de chant. Blandine de Sansal a le souffle de la fine confidence et la phrase ardemment déroulée, en vérité de l’instant ; Adrien Fournaison a le legato pacificateur, la ligne et la profondeur régies par la théâtralité. Du côté de Filli et de Lidio se rencontrent deux idées de l’interprétation. Là où la soprano Marie Théoleyre illustre habilement l’atermoiement par une science multiple et polysémique de l’attaque (malgré un développement moins exact des notes qui suivent), le ténor Clément Debieuvre peut compter sur sa projection et son bagout (mais moins sur sa justesse) pour camper en continu la spontanéité. Avec l’outil chorégraphique, Pierre Théoleyre ajoute une touche plus concrète, dans le sol, à ce très agréable spectacle mis en espace autour de la légèreté des sentiments.
Thibault Vicq
(Beaune, 17 juillet 2026)
La 44e édition du Festival international d’opéra baroque de Beaune se tient jusqu’au 26 juillet 2026
18 juillet 2026 | Imprimer
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