Peter Sellars et Sir Simon Rattle apprivoisent la Philharmonie de Paris avec La Petite Renarde rusée

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Une renarde ne s’apprivoise pas. Janáček s’y frotte en ne caractérisant pas le seul personnage facétieux, mais la diversité du monde animal et le cycle de la nature dans ses liens compliqués avec l’humain. La Petite Renarde rusée étant tiré d’un feuilleton graphique d’un journal tchèque, dans un dialecte local, le compositeur en conserve la verve populaire et illustrative grâce à une musique nichée dans les hautes herbes, à niveau de museau. Dans le livret adapté par ses soins, il dissémine quelques références aux préoccupations des sociétés modernes, en rapprochant instinct et sensibilité.


La Petite Renarde rusée, Philharmonie de Paris ;
© Claire Gaby/J’adore ce que vous faites


La Petite Renarde rusée, Philharmonie de Paris ;
© Claire Gaby/J’adore ce que vous faites

Le metteur en scène de Peter Sellars nous place habilement entre deux mondes : celui des humains (qui chantent les rôles de leurs pairs et d’animaux) et celui des bêtes, idéalisé par des superbes projections de vidéos animalières de Nick Hillel et Adam Smith. Tous les chanteurs sont vêtus d’une tenue neutre noire (comme dans La Passion selon saint Jean récemment représentée à la Philharmonie Luxembourg), pouvant incarner n’importe quel personnage. Pour savoir qui est qui et où a lieu l’action, l’écran apporte des réponses, mais pas que : les interprètes occupent un espace chorégraphique et théâtral recelant une lisibilité à vitesse variable. La rencontre entre la Renarde et le Forestier se solde ainsi par une séduction amoureuse, puis par des violences conjugales. La Renarde serait-elle un double fantasmé de l’épouse du Forestier, pour cautionner les mauvais traitements qu’il lui inflige ? C’est en réalité le flou artistique de ces intentions qui hypnotise. Des images de poussins à l’abattoir nous confirment la nature non-anodine des sujets soulevés par Peter Sellars. L’art de la pantomime conforte la complémentarité entre scène et projections en suggérant les pistes de réflexion plutôt que de les assener. Bien qu’il soit parfois peu aisé de reconnaître les rôles, la réalisation peut se targuer de sagacité.

Aux images mentales de la mise en espace se greffe l’euphorie d’écoute d’un London Symphony Orchestra toujours optimiste et admirablement dirigé par Sir Simon Rattle. Nous décelons dans leur jeu une rosée tonifiante, un développement aérien et une dense assise célébrant la placidité de la nature. Le chef nous convoque à un festival folâtre dont nous recevons les émanations vertes et bourgeonnantes, sublimées dans la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Le noyau orchestral étend son pouvoir et se gorge d’engrais resplendissant, en communion avec la distribution vocale et les poétiques vidéos.


La Petite Renarde rusée, Philharmonie de Paris ;
© Claire Gaby/J’adore ce que vous faites

Lucy Crowe prend les traits d’une Renarde de facétie chantante. Un peu d’esprit, beaucoup de grâce, passionnément épanouie, scéniquement à la folie ! Son gourmand comparse Renard (Sophia Burgos, également dans la peau de la compacte Poule huppée) est d’une souplesse à toute épreuve ; il assure avec elle un duo d’amour faisant remarquablement converger les courants. Le ténor Peter Hoare s’assume en Instituteur, Coq et Moustique partageant une excellence de flux. Le timbre ambré, il se montre direct envers la prosodie et enjoué dans la projection. Le Curé et le Blaireau de Jan Martiník sont honorables, mais manquent quelque peu de définition. Hanno Müller- Brachmann est un Harašta bon vivant et amical, doté d’une voix réconfortante. Gerald Finley porte la partie du Forestier en un son perlé. Si le premier acte atteste de la noblesse de sa ligne, la précision manque parfois à l’appel. L’émotion tendre qu’il dégage va crescendo au cours de la soirée, de même que la possession de ses moyens vocaux. Son Forestier au spleen contenu culmine paradoxalement dans la discrétion. N’oublions pas la Maîtrise de Radio France et le London Symphony Orchestra Chorus, maillons finaux et indispensables de ce spectacle.

 « En s’allant le nez au vent, on risque l’accident », s’échange-t-il dans le livret. Avec une telle équipe artistique, la « renardise » est insubmersible.

Thibault Vicq
(Paris, le 2 juillet 2019)

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