La bouleversante Passion selon saint Jean par Sellars et Rattle à Luxembourg

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Que peut nous dire, aujourd’hui, le texte biblique ? Comment peut-il nous aider à comprendre le monde contemporain ? C’était, dans le monde luthérien autour de Bach, une préoccupation constante, dans un univers où la foi n’était pas une affaire de subtilités théologiques, mais une préoccupation concrète – la justification de l’existence du mal, les difficultés de chacun de nous à être à la hauteur de ce que nous demande la dignité humaine, la place de chacun dans le corps social, toutes ces préoccupations qui nourrissent les textes mis en musique par Bach et bien d’autres pour les cantates du dimanche sont aussi présentes dans ses Passions. La mise en scène d’oratorios sacrés est aujourd’hui entrée dans les mœurs, de Bieito à Warlikowski, de Claus Guth au chorégraphe John Neumeier. Les spectacles conçus par Peter Sellars et Simon Rattle sur les Passions de Bach ont une place singulière dans cette évolution récente : créés à l’origine dans et par la Philharmonie de Berlin, édités en DVD, ils y ont connu de nombreuses reprises et ont aussi connu des versions londoniennes. La représentation de la Passion selon saint Jean à la Philharmonie de Luxembourg prend place dans une tournée en provenance de Londres ; Simon Rattle ne recourt pas pour cela à son nouvel orchestre attitré, mais à l’Orchestra of the Age of the Enlightenment, qu’il connaît presque aussi bien. Les instruments anciens ne sont plus réservés aux spécialistes, mais il faut bien avouer que Rattle n’est ici pas tout à fait à la hauteur des grands pionniers « baroqueux », en matière de couleurs comme de variété d’articulation.

La brillante distribution initialement annoncée, hélas, n’est pas intégralement au rendez-vous. Seule l’absence de Magdalena Kožená laisse à vrai dire des regrets : quelle qu’en soit la raison, Christine Rice est ce soir dépassée par son premier air et ne parvient qu’à peine mieux à maîtriser le second – l’émotion est en tout cas absente. On aurait aimé entendre Christian Gerhaher dans une partition tellement faite pour lui, mais Georg Nigl, avec des séductions moins immédiates, est un artiste fort, qui donne à Pierre une silhouette tranchante et fait de Pilate un portrait déchirant. Pour Sellars, Pilate n’est pas une figure anecdotique : lui qui condamne le Christ à mort est le témoin cardinal, celui pour qui cette rencontre bouleverse toute une existence et tout un monde de certitudes. Camilla Tilling et surtout Andrew Staples, eux aussi, n’appellent que des éloges, dans une même veine recueillie, avec une même beauté instrumentale irriguée d’émotion.


Passion selon saint Jean (c) Alfonso Salgueiro

La figure la plus marquante de la soirée, cependant, est sans nul doute Mark Padmore : son interprétation habitée de la figure de l’évangéliste n’est pas une surprise, mais elle est ici enrichie par l’expérience scénique. Sa narration passionnée n’est pas une simple adresse à l’auditeur : elle cherche le dialogue avec les autres protagonistes, avec cette foule tantôt compatissante, tantôt violente, avec tel ou tel autre chanteur. La limpidité de sa voix, ces aigus déchirants, la perfection de la diction prennent encore plus de force grâce au travail scénique. Son interlocuteur principal reste le Christ de Roderick Williams, à qui Sellars demande un jeu et un chant particulièrement doloriste, jusqu’à priver la voix de sa chair. Contrairement à d’autres collaborations semi-scéniques de Sellars et Rattle, il n’y a ici pas d’éléments de décor, et à peine de costumes : la soprano est en bleu, l’alto en rouge, mais tous les autres ont de simples costumes noirs qui ne se distinguent guère de simples costumes de concert.

Ce dépouillement est tout sauf un pis-aller : ce qui passionne Sellars dans l’œuvre de Bach et dans le récit biblique, c’est l’humain, la manière dont les événements de la Passion révèlent la vérité des êtres. Le chœur, composé largement de jeunes chanteurs, est partie prenante de l’action : cette foule, c’est nous, nos élans généreux comme nos colères irrépressibles se succédant sans transition. L’approche de Sellars passe comme toujours par le corps, par lequel passe une vérité au-delà des mots, une expressivité propre et une relation unique entre les êtres ; les gestes ont ici une puissance peu commune, très loin du hiératisme de Robert Wilson. L’approche de Sellars est profondément humble par rapport à l’œuvre qu’il met en scène : elle passe d’abord par une écoute extraordinaire à ce que disent les notes et à ce que disent les mots, et il sait faire passer ces émotions universelles par les moyens les plus simples, les plus limpides. Une simple mise en espace ? Le plus fort et le plus essentiels du théâtre lyrique.

Dominique Adrian
(Luxembourg, Philharmonie, 4 avril 2019)

Johann Sebastian Bach : Passion selon saint Jean
Mise en scène : Peter Sellars.
Mark Padmore, L’Évangéliste ; Roderick Williams, Jésus ; Camilla Tilling, soprano ; Christine Rice, alto ; Andrew Staples, ténor ; Georg Nigl, baryton, Pierre, Pilate.
Choir and Orchestra of the Age of the Enlightenment ; direction : Simon Rattle.

 

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