Madame Butterfly à l’Opéra Bastille : une reprise mitigée

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Est-ce qu’on est vieux à 26 ans ? Oui, quand on croit en avoir 18 et qu’on se retrouve nez à nez avec des adolescents en boîte de nuit. La question est plus épineuse dans le cas d’une production lyrique. Celle de Madame Butterfly, par Robert Wilson à l’Opéra national de Paris, date en effet de 1993. Le langage visuel du metteur en scène brillait par sa nouveauté dans ses créations des années soixante, prônant le ralentissement dans une société en pleine accélération. Aujourd’hui, que reste-t-il de cette approche ? Des spectacles mythiques qui ont traversé le temps, mais dont on commence à ressentir les limites à force de reprises. L’œuvre japonisante de Puccini a pourtant donné naissance à un objet réussi, désormais un peu poussif, dans lequel l’inspiration du théâtre nô a une véritable résonance, mais encore faut-il qu’une exécution millimétrée soit de mise de la part de tous les participants. Quand le plateau vocal n’est pas en osmose avec la fosse, quand la chorégraphie bride le chant par des procédés systématiques et une direction d’acteurs insuffisante, l’expérience du spectateur est forcément loin des intentions escomptées. C’est ce qui s’est passé en cette soirée de première place de la Bastille, en dépit de quelques moments poétiques.

Première (grande) déception : la direction musicale de Giacomo Sagripanti, qui troque la baguette pour la massue. Les fréquents décalages infimes ne seraient qu’un point de détail si la pâte orchestrale ne paraissait pas aussi confuse et d’une lourdeur affligeante. Le chef donne une interprétation sans personnalité, dénuée de détails, pénétrée de vacuité. Sonore et abrutissante, elle l’est assurément, réduisant les voix à des bruits de fond dont l’apport à la musique n’aurait aucune importance. Du septième rang de parterre, on peine à entendre la population scénique, c’est dire… L’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra national de Paris, avares en contrastes, en cohésion et en précision, se situent même en-deçà de leurs éclatantes capacités habituelles.


Madame Butterfly (c) ONP/Svetlana Loboff

Cio-Cio-San est l’autre déception (très relative) de la représentation. Ana María Martínez, trop concentrée à suivre ses mouvements, fait barrage aux émotions qu’elle pourrait procurer. Pourtant, la maîtrise du souffle impressionne, tout comme la subtilité de l’émission. Les changements de nuance semblent trop programmatiques, et la deuxième partie voit la soprano batailler quant à son incarnation. La Suzuki de Marie-Nicole Lemieux, aux registres variés, au timbre pailleté, et à la rigueur scénique parfaite, lui vole la vedette dans ses duos. Celui que Cio-Cio-San partage avec Pinkerton à la fin de l’acte I enflamme pourtant les sens par sa vérité romanesque. Le ténor Giorgio Berrugi y est pour beaucoup : il esquisse le titillement et l’impulsion capricieuse des amours adolescentes dans la première partie, parvenant à exprimer la liberté totale d’une voix boisée et généreuse en sève. Son Pinkerton n’est ni salaud, ni un pervers narcissique ; juste un homme immature et lâche, prisonnier de ses impulsions. Bien que les volumes de l’Opéra Bastille lui soient difficiles à atteindre, on se délecte de la teneur de son baromètre musical. De Laurent Naouri (Sharpless), on retiendra la pantomime riche, l’élégance des attaques, et les horizons dessinés par ses couleurs impressionnistes ; un peu moins la ligne de chant un poil trop basse dans le deuxième acte. Si Rodolphe Briand fait de Goro un vrai personnage comique, la ligne perd en placement. Robert Pomakov, bonze percutant, et Jeanne Ireland, Kate Pinkerton claire, complètent le tableau des seconds rôles.

Le choix d‘une telle production n’est donc pas une solution de facilité, au vu des difficultés pour raviver ses couleurs. Si on ne peut pas faire un strike à tous les coups, l’Opéra national de Paris remplit sans conteste sa mission de répertoire.

Thibault Vicq
(Paris, le 14 septembre 2019)

Madame Butterfly, de Giacomo Puccini, jusqu’au 13 novembre 2019 à l’Opéra national de Paris (Bastille). Dinara Alieva (Cio-Cio San), Ève-Maud Hubeaux (Suzuki) et Dmytro Popov (Pinkerton) sont également à l’affiche, en alternance.

Crédit photo : Svetlana Loboff

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