Le Trouvère à l’Opernhaus Zürich : croire et représenter

Xl_iltrovatore_c_monikarittershaus_206.1024x0

Malgré sa popularité, Le Trouvère présente toujours un défi : celui de la vraisemblance. Cela compte évidemment pour la mise en scène de ses événements invraisemblables, mais aussi pour la continuité musicale de son déroulement haché. L’Opernhaus Zürich résout l’équation dans une nouvelle production séduisante (avec la Royal Opera House), qui marque une prise de fonction dans la grâce pour son directeur musical Gianandrea Noseda.

Adele Thomas a souhaité faire vivre l’opéra comme du théâtre élisabéthain, avec un mélange de comique et de tragique. En peuplant son univers de démons acrobates inspirés du peintre Jérôme Bosch, elle écarte les frontières du bien et du mal chez les différents personnages. La scénographie, constituée d’un unique escalier face public dans toute la largeur du plateau, fonctionne comme une contrainte positive dont naissent des tableaux visuels idéalement construits et des idées évocatrices. Les costumes parlent d’eux-mêmes : un Luna bisounours en roi de cœur rose bonbon, la sorcière Azucena en patchwork… Un changement de lumière a autant de puissance qu’un changement de décor, l’espace « disponible » se transforme en arène de jeu et en orgie de mouvements. De plus, la grande qualité du dispositif est de ne jamais se montrer poseur. Ce théâtre « de gestes » donne tout son sens aux enchaînements. Ce monde sans lieu se définit par l’émotion instantanée, transcendée par les obsessions de chaque caractère. Nul besoin de vraisemblance dans ce cas-là !

La Philharmonia Zürich s’épanouit d’expression sous la baguette de Gianandrea Noseda. Le chef chorégraphie lui aussi la composante orchestrale, dans une parole musicale précise où tous les instruments jouissent de leur moment de gloire. Il applique une politique de consolidation des forces jointes, comme dans un concerto de pupitres successifs. La fosse excelle à ce jeu de tutti / soli, rehaussée par les effets d’attaques – les mordants, l’archet proche du chevalet –, et des arpèges relayés et spatialisés sans savoir d’où ils proviennent. La vraisemblance est tout de suite, maintenant, congrue au temps du récit. Bravissimo pour le début de cette histoire musicale à l’Opernhaus Zûrich !

Le Chor der Oper Zürich, dont c’est le retour sur la scène zurichoise depuis plus d’un an et demi – il chantait à distance, retransmis en direct en salle –, illumine les ensembles. La préparation par Janko Castelic lui vaut des sonorités atmosphériques et une affirmation scénique de premier ordre. La star de la soirée est sans conteste la mezzo polonaise Agnieszka Rehlis, en Azucena. Déjà sorcière scotchante dans L'Ange de feu il y a trois ans au Festival d’Aix-en-Provence, elle récidive en magicienne du chant. Les notes sont des ingrédients précieux, l’émission est une potion fluide à partir des écorchures des souvenirs. La beauté simple et imprégnée résume sa prestation. Elle ne fait pas lutter le rôle, le flux lui fait tout dire, en remettant sans cesse les textures en perspective. On pense au début la même chose du ténor Piotr Beczała (Manrico) : fiable et projeté, possédant un jeu inné à travers la voix. Cela se gâte un peu au troisième acte, où en dépit de la longévité impressionnante du souffle, le son semble quelque peu s’étrangler, avant de résonner en mièvrerie fatiguée. Heureusement, son dernier duo avec Leonora retrouve la grandeur de la première partie. Marina Rebeka chemine des ténèbres à la lumière pour sa prise de rôle. Trop souvent haute aux I et II, elle s’économise et paraît se trouver dans l’inconfort. Il n’en demeure pas moins qu’elle mène la barque d’un sensible laboratoire de nuances et de vocalises étincelantes. Elle retient la tristesse dans « Vanne, lasciami » et s’élance enfin, humainement royale, sous le feu des projecteurs. Le tour de chauffe évasif du début de soirée est loin derrière elle. Quinn Kelsey restera pour sa part toujours faux et stagnant. Son Comte de Luna est trop introverti et mollasson, trop salin pour convaincre. L’ennemi de Manrico n’est pas le ténor rêveur et fier qu’il voudrait être. Si le vibrato de Robert Pomakov dérape un peu, on est toutefois satisfait de sa ténacité volumique. Bożena Bujnicka, Ines peureuse, contraste avec Omer Kobiljak, Ruiz cristallin.

La vraisemblance n’est donc pas la norme, car le théâtre et la fosse n’en font qu’une bouchée, lorsqu’ils sont aussi bien maîtrisés que ce soir. Il suffit d'y croire !

Thibault Vicq
(Zurich, 28 avril 2021)

Le Trouvère, de Giuseppe Verdi, à l’Opernhaus Zürich jusqu’au 26 novembre 2021

Crédit photo © Monika Rittershaus

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading