La Création de Haydn au Théâtre des Champs-Élysées

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Au retour de son premier séjour à Londres en 1791, Haydn n’est plus le même. Lui qui n’était auparavant jamais sorti du périmètre du Grand Vienne, découvre avec admiration les oratorios de Haendel (et leur force dramatique parfois supérieure à celle des opéras), en plus de l’effroi que suscite en lui le décès de son ami Mozart pendant son absence. Son succès grandissant lors des tournées suivantes en Angleterre le met sur le piédestal de la popularité grâce à son imprésario, qui lui fournit le livret trop long d’une adaptation d’extraits de l’Ancien Testament, accolés à des vers du Paradis perdu de John Milton. De retour au bercail, le mécène Gottfried van Swieten invite son ami Haydn à composer un oratorio et se charge lui-même de réduire le texte. Le gratin viennois se bouscule à la première exécution publique de La Création, en avril 1798, se frayant un passage parmi les innombrables non-conviés, qui n’appartiennent pas aux hautes sphères mais frétillent également d’impatience à entendre l’œuvre. Ceux-ci feront un triomphe l’année suivante à Papa Haydn au Burgtheater lors d’une représentation « tout public », sûrement pour le cocktail populaire de La Création : écriture en langue locale, l’allemand – comme les oratorios londoniens de Haendel en anglais –, et peinture de la philosophie humaniste des Lumières. Cette deuxième thématique n’est pas sans rappeler La Flûte enchantée, étrennée dans les faubourgs de la capitale. D’aucuns prétendent d’ailleurs que l’oratorio de Haydn évoque la franc-maçonnerie – à laquelle Haydn s’était initié dans les années 80 – dans ses expressions du rayonnement divin…

Aujourd’hui, le bouquet musical de La Création produit encore son petit effet, surtout entre d’aussi bonnes mains que ce soir au Théâtre des Champs-Élysées. Sous les gestes posés de Philippe Herreweghe, l’Orchestre des Champs-Élysées embrasse étonnamment la progression de ce que le livret expose. Le monde ne s’est en effet pas fait en un jour : chaque chose nouvellement conçue doit prendre ses marques dans le monde qui l’a vu naître. Ce qui pourrait habituellement passer pour des maladresses de la part des instrumentistes se retourne ici en qualités. L’absence de vertige, les départs timorés et les rugueux sforzandi constatés dans le prélude, consacré à la représentation du Chaos, posent les bases de ce qui nécessitera réparation. Les solos de clarinettes sur de doux tapis de poussière ignorent la gravitation. À l’apparition du ciel et de la terre, le son écrasé des cordes entre en cohérence avec la formation des surfaces et volumes. L’ « étendue du firmament » est restituée en éclairs jaillissants. La mer déchaînée lève le voile sur un orchestre indompté, qui bataille pour faire valoir ses lignes d’aigus. Les collines verdoyantes se marient à des ornements hachés un peu gauches, et les créatures marines sont tapissées de timbres vernissés. Les acquis se superposent alors que le monde se crée. On se délecte de piqués angéliques, d’inspirantes tenues en crescendo, des accompagnements guillerets et inspirés, ou du contrepoint haletant, faisant trembler la terre et se déverser les cascades. Le chef fait honneur à cette partition gigantesque en une pâte orchestrale du meilleur goût, qui ne file jamais entre se doigts. En prestidigitateur hors pair, il fait monter l’attente du public et fait sortir les lapins de son chapeau dans le sublime duo « De tes bienfaits, ô Seigneur Dieu, nous te glorifions ». Son prégnant Collegium Vocale Gent luit d’étoiles aussi bienfaisantes par sa capacité à passer pour l’équivalent d’un pupitre supplémentaire de l’ensemble instrumental. Vague véloce et puissante, le chœur majestueux incarne de manière aussi convaincante la foule réjouie et la grandeur immatérielle.

La soprano Mari Eriksmoen a la main verte quand il s’agit de faire naître des émotions et univers musicaux. La pudicité qu’elle partage diffuse des particules de bonheur, quand elle n’est pas une lucarne de lumière bouleversante lors de ses récitatifs. L’air de l’aigle présente une moins grande souplesse dans le vibrato, mais la suite se situe sous les meilleurs auspices de précision et de plénitude, comme une broderie raffinée. Le ténor Patrick Grahl allie la candeur pure du témoin et la spontanéité dans des lignes de chant claires et élancées. Ses courbes prosodiques se chargent de délices et de couleurs durables dans une percée éclatante : tout semble se régénérer au contact de son auréole. Enfin, la basse Florian Boesch, qu’on avait entendue en 2017 dans la même œuvre au Festival de Lucerne, met son timbre douillet au service d’une expressivité superlative dans tous les registres. Si l’orchestre ne rend peut-être pas justice à toutes ses nuances, le chanteur démultiplie par les mots ce que la voix transmet. Les possibilités de la voix sont infinies, et on ne peut que savourer la félicité qui baigne son visage lorsqu’il est simplement assis, entre deux interventions, à entendre les parties prenantes se relayer. Un léger rictus suffit à trahir son propre bonheur d’être là ; la contagion n’en est que de bonne guerre.

Thibault Vicq
(Paris, 1er février 2020)

Concert diffusé sur France Musique le 18 février à 20h

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