Fortunio, le remède anti-grisaille de l'Opéra Comique

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Fortunio, Opéra Comique ; © Stefan Brion

Depuis le début de la grève, Paris concentre un nombre de sourires inversement proportionnel à celui de piétons dans la ville, en grande partie privée de transports en commun. En chaussures de randonnée ou en baskets ignorant la brigade du style, on s’affaire sur les trottoirs et les passages zébrés en grommelant. La surface de la terre intramuros est devenue une sorte de chaos généralisé, où les klaxons des automobilistes et les sirènes de police, les slaloms de vélos et les lignes droites de trottinettes électriques, redéfinissent l’aliénation urbaine sous des conditions climatiques imprévisibles de fin d’automne. Pourtant, un petit passage à l’Opéra Comique pour Fortunio suffit à décrisper sa resting bitch face, tant la réussite de cette reprise de la production de Denis Podalydès (2009, sa première mise en scène lyrique) saute aux yeux. Le sociétaire de la Comédie-Française réduit les accessoires et les décors au strict nécessaire de l’action afin de mettre en exergue tout le potentiel comique des chanteurs. Il y a donc l’armoire normande avec un grand tiroir pour cacher l’amant, des rondins de bois derrière lesquels on écoute des conversations furtives, et des préaux où on se rassemble après la messe, mais il s’agit surtout d’un espace de théâtre représentant la versatilité entre l’attachement contextuel (l’où et le quoi) et la construction intérieure de la pensée (le pourquoi). Le concret et l’abstrait s’unissent dans l’idée du for intérieur de Fortunio, figure droite et sincère à la pureté d’esprit (plutôt que naïveté) en décalage avec son entourage, comme les aspirations d’un romantique un peu en retard. Si Denis Podalydès remplit indéniablement le contrat du vaudeville (c’est même très drôle), il évite adroitement la reconstitution historique et l’évidence de la représentation à travers cet entre-deux.


Fortunio, Opéra Comique ; © Stefan Brion

André Messager compose cette comédie lyrique en 1907 pour la Salle Favart quelques mois avant de prendre les rênes de l’Opéra de Paris. Sa charmante écriture agrège plusieurs styles hérités des œuvres qu’il a dirigées comme chef d’orchestre, ou de sa connaissance du répertoire opératique au sens large – il a aussi été à la tête de l’Opéra Comique quelques années plus tôt –, mais se prétend résolument française. C’est sous sa baguette qu’est créé Pelléas et Mélisande et que Gluck et Massenet s’ancrent à Covent Garden au début du XXe siècle. Dans Fortunio, la concision du langage musical n’a d’égale que sa densité ; il en est de même du livret réussi de Cavaillet et Flers, vaguement inspiré du Chandelier de Musset. L’orchestration est celle d’un chef d’orchestre intégrant des modulations et textures « fin de siècle » plus sérieuses à une base dite « légère ». Il faut donc un capitaine à même de dévoiler l’encre invisible dont est parsemé l’ouvrage. Louis Langrée est l’homme de la situation : il tire l’Orchestre des Champs-Élysées au plus haut dans un récit haletant et une construction de didascalies étonnantes. Les rideaux de scène seraient fermés qu’on comprendrait tout de cette histoire, tant la caractérisation des personnages se lit dans une direction si extraordinairement prise à bras le corps. À ce niveau de transport au cœur des vers chantés, il s’agit presque de réalité virtuelle sensorielle augmentée (avec le même petit bémol à l’intensité, ici sonore, qui s’installe dans les rangs) !


Fortunio, Opéra Comique ; © Stefan Brion

Les rideaux restent heureusement ouverts à une Troupe Favart comme d’habitude à féliciter. Cyrille Dubois revêt le costume d’un Fortunio inapte à la vie en société, et pourtant gorgé d’une pimpante énergie de jeunesse. La dimension malaisante du personnage fait merveilleusement surface dans une voix en émouvante éclosion, qu’elle ouvre les volets de son cœur ou qu’elle menace d’en venir à sa fin après avoir été trahie. Fortunio ne peut mentir. Cyrille Dubois donne chair en musique à ce concept de l’idée et de l’idéal qui l’entoure, comme le sceau dans la cire. Les magouilles de Clavaroche sont quant à elles magistralement menées par Jean-Sébastien Bou. Le baryton joue le bonhomme calculateur et chante au contraire des lignes libres gravitant en émulsions texturales. Sa voix est à elle seule pinceau, stylo quatre couleurs, crayon gras, feutre et marqueur : une échappée étrangère à l’impossible. Du très grand art ! L’aisance scénique de Franck Leguérinel dans le rôle du (vieux) mari jaloux n’est plus à démontrer. Si on peut reprocher à quelques notes de perdre en soutien, on se réjouit cependant de l’inclusion permanente du jeu dans le chant. Soupirante de ces trois hommes, Jacqueline sait parfaitement où elle va quand c’est Anne-Catherine Gillet qui y appose sa patte vivifiante et dansante. Elle assume les facettes de la femme faussement aimante mais complètement pensante en gardant toujours l’impulsion qui va propulser chaque air sur une rampe enivrante. On l’entend un tout petit peu basse au quatrième acte, mais elle remporte l’adhésion par son rayonnement. Philippe-Nicolas Martin est un bouleversant Landry aux contours élégants, Aliénor Feix interprète Madelon avec distinction, Geoffroy Buffière croque un Guillaume souple et le Chœur les éléments fait bien plus que de l’apparat parmi les effectifs. Oui oui, même en venant randonneur ou mécontent, Fortunio saura vous faire oublier les lumières de la ville… pour rentrer à pied un peu plus serein, et avec le sourire !

Thibault Vicq
(Paris, 14 décembre 2019)

Fortunio, d’André Messager, jusqu’au 22 décembre à l’Opéra Comique

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