Elsa Dreisig, nouvelle star du Théâtre des Champs-Élysées

Xl_dscf9784 © Thibault Vicq

Nous évoquions il y a quelques jours Miroir(s), le premier album récital d’Elsa Dreisig. Voici venu le temps des concerts sur ce programme discographique : après l’Opéra national Montpellier Occitanie cette semaine, la feuille de route conduit au Théâtre des Champs-Élysées. Comme dans le CD, la track list ambitieuse jongle avec les parallèles,  en esquissant une matrice de personnages aux caractéristiques d’interprétation séparées et uniques.

La chanteuse met par exemple côte à côte deux Rosina en italien. Celle du Barbier de Séville souffre d’une exécution légèrement anachronique – par des ports de voix frôlant parfois le mauvais goût et des bases de parlé-chanté – et de graves un peu difficiles (en les voulant trop brillants). Les intentions de modernisation auraient peut-être été louables si les acrobaties vocales avaient nagé dans une clarté totale. L’air « Porgi, amor », tiré des Noces de Figaro, est restitué comme un joyau de legato et de respiration. Elsa Dreisig y partage un sincère dépouillement qui fait mouche.

L’extravagance est en revanche la signature de ses deux Salomé. « Il est doux, il est bon » est la première intervention du personnage dans Hérodiade de Massenet, ainsi que de la soprane franco-danoise au cours de ce récital. Elle y tisse une toile dentelée à plusieurs niveaux dans un esprit si vif et enjoué qu’il saisit d’emblée. La figure sulfureuse de l’opéra de Strauss éblouit ici tant la folie désinhibée est clairvoyante sous ses notes (dans un français parfaitement intelligible), et soutenue par une ligne de chant déstructurée éblouissante. Ses hallucinations reposent sur un torrent de nuances et des timbres tranchés.

Le chef Michael Schønwandt a pertinemment intégré deux opus instrumentaux du compositeur allemand dans les intermèdes instrumentaux de la soirée avec l’Orchestre national Montpellier Occitanie, en grande forme. Dans la Danse des sept voiles, il parvient à diriger un magma musical d’effeuillage dans la bizarrerie. Il manque seulement des contrastes frappants de tempo pour complètement convaincre. L’extrait de Capriccio qui ouvre le concert est équilibré sur un registre plutôt médium, donnant une expérience au cœur du son : le fait que peu d’instruments ressortent nettement est un véritable atout pour le spectateur, dont l’attention est captée par une seule ligne directrice. Cela sera valable aussi pour les deux Berlioz : un Carnaval romain magnétique, balancé et festif, et un extrait de Roméo et Juliette virevoltant comme une plume (malgré de nombreux décalages au sein de l’orchestre).

L’Air des bijoux, interprété en bis, achèvera les fondations du dernier doublé de la soirée, consacré à Gounod, et initié par l’Air du poison originel (qu’Elsa Dreisig avait déjà créé à l’Auditorium de Radio France en juin dernier pendant le Festival Palazzetto Bru Zane). En Marguerite ou en Juliette, la soprane dresse un portrait psychologique recherché dans des phases musicales qui racontent toujours une histoire. Les aigus trop forcés qui émanaient du disque Miroir(s) ont pu reparaître à quelques autres rares moments du récital (l’air de Salomé de Strauss, notamment, où l’orchestre était bien trop fort), mais certainement pas dans ces deux airs ultimes. Le français, la performance et le storytelling collent à la peau d’Elsa Dreisig. Et malgré sa jeune carrière, elle semble naturellement faire partie du monde de l’opéra depuis longtemps.

Thibault Vicq
(Paris, le 13 octobre 2018)

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