Elin Rombo, intrépide diva dans Prima Donna à Stockholm

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Avant Hadrian, créé à Toronto en octobre 2018 (et dont la soprano Karita Mattila nous parlait en entretien à l’été 2019), Rufus Wainwright entrait dans le monde des plumes d’opéra avec Prima Donna. D’une commande initiale du Metropolitan Opera (avortée à cause du livret en langue française plutôt qu’anglaise), la première œuvre lyrique de l’auteur / compositeur / interprète pop a vu le jour en 2009 au Manchester International Festival, puis s’est vue enregistrée chez Deutsche Grammophon avec le BBC Symphony Orchestra six ans plus tard.

Le sel de Prima Donna, c’est qu’on y parle à la fois de tout et de rien. La cantatrice Régine Saint-Laurent, jadis adulée, se prépare pour son grand retour sur scène dans les plus grands rôles de sa carrière. Le personnage d’Aliénor d’Aquitaine – le dernier qu’elle ait interprété – lui laisse un soupçon de traumatisme lié à son dernier enregistrement live quelques années auparavant. Ses domestiques Philippe, Marie et François s’affairent dans son appartement parisien pour accueillir le journaliste André Letourneur, venu l’interviewer près du piano. Le temps révolu et les espoirs déçus sont évoqués. La peur de ne pas être à la hauteur est devancée par la terreur concrète de perdre sa voix. Maria Callas et Régine Crespin se placent en bonnes candidates d’inspiration, mais c’est le glissement de personnalité qui intéressent surtout Rufus Wainwright et sa co-librettiste Bernadette Colomine. Une chanteuse porte en elle l’intégralité des figures qu’elle endosse au théâtre (ce que suggérait Marina Abramović avec sensibilité dans 7 Deaths of Maria Callas à la Bayerische Staatsoper). Elle est aussi la somme de ses expériences personnelles passées. Elle garde secrètement son identité profonde tout en faisant perdurer le mythe. Régine Saint-Laurent se dévoile par les mots de son majordome en chef ou par ses réponses au journaliste. Elle endosse le costume d’Aliénor, confie ses doutes à la nouvelle femme de chambre ou ressasse le temps sous les flots lumineux d’un feu d’artifice. « La musique décidera », annonce-t-elle courageuse.

Elin Rombo chante la diva dans ses plus parfaits atours, dans le domaine du mental ou de l’abandon : elle est celle qui divulgue sans prononcer le moindre mot, celle qui questionne en faisant miroiter les réponses. Loin d’une Kardashian opératique qui s’engluerait dans l’artifice dégoulinant, la soprano suédoise se pare de vérité majestueuse et de temps présent. Le carrousel de ses pensées irradie la voix de possibilités infinies, comme à bord d’un navire conquérant jouant en grand l’histoire de sa vie. Posée en Aliénor, charismatique en maîtresse de maison, à fleur de peau en interview, elle ne connaît aucune défaite et s’avère de bout en bout magnifique de retenue. La mise en scène précise de Mårten Forslund, dans un décor superbement chiadé dû à Sabine Theunissen, fait de Régine le pilier de ce mystère familier. Même absente, elle existe toujours par l’attitude des autres personnages. Beate Mordal campe une excellente Marie, tenace, confiante et affirmative jusqu’au contre-mi (dans l’air tartignole « Dans mon pays de Picardie »). Jeremy Carpenter trouve l’angle adéquat de l’autorité pour caractériser Philippe, homme incapable de se dépêtrer de ses souvenirs glorieux. Si les phrases émincées de Conny Thimander ne jouent guère en sa faveur, sa prestation scénique bien ficelée nous satisfait globalement de son rôle de journaliste titilleur et un peu manipulateur.

Dans la fosse du Royal Swedish Opera, Jayce Ogren (qui avait dirigé l’enregistrement chez Deutsche Grammophon) donne efficacement du mou au Royal Swedish Orchestra (en comité réduit) pour agripper les parois de cette musique sans grands élans mais pourtant très bigarrée. Rufus Wainwright a écrit une œuvre qui part en vrille, tintinnabule, monte progressivement, instaure des complaintes enchaînées à des passages burlesques. Il réussit, avec une qualité indéniable d’orchestrateur, à faire échapper les notes au réel documentaire. Nous lui reprocherions peut-être le perfectionnisme du détail, qui sale un peu trop certains ensembles ou alourdit des récitatifs déjà tarabiscotés. Certaines idées de composition, comme l’interview ou le finale ourdi de bruits instrumentaux de pétarades, tirent leur épingle du jeu et sont honorées par les musiciens (en particulier les onctueux pupitres de bois et cuivres). Cette nouvelle production Kungliga Operan bénéficie encore de quelques représentations à Stockholm pour 50 spectateurs, mais est également disponible plusieurs mois sur Operavision… pour que les regards continuent à alimenter la légende d’une diva comme une autre.

Thibault Vicq
(operavision.eu, novembre 2020)

Prima Donna, de Rufus Wainwright, au Royal Swedish Opera / Kungliga Operan (Stockholm) jusqu’au 14 novembre 2020 et sur operavision.eu jusqu’au 5 mai 2021

Crédit photo © Sören Vilks - Kungliga Operan

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