© Christian Dresse
Comme son nom l’indique, Dialogues des Carmélites est un opéra d’échanges, dans un « endroit » psychologique et un espace sonore où on peut être entendu, se faire comprendre, se questionner, se mentir à soi aussi. Poulenc en vecteur de communication favorable : voici ce que fait ressentir Debora Waldman en fosse dans cette nouvelle production à l’Opéra de Marseille. Le reflet, la résonance, le « cours des choses », régissent sa lecture, comme un processus de voix parlée, en adaptation à son environnement. Cela passe donc par des inflexions, des ponctuations et des silences fugaces. L’art d’orfèvre de la cheffe – plutôt que la recherche d’une émotion imposée – réside à suspendre les instants sans les pétrifier, à ne pas s’interdire de réécrire en temps réel le caractère des protagonistes, à trouver la juste peinture des émotions. Dans la transparence, elle efface ce qui pourrait sonner trop « gros », arrondit les départs, assouplit la phrase, puisque la disparition naturelle du son a davantage de valeur que l’affirmation de sa profondeur. L’Orchestre de l’Opéra de Marseille fait preuve d’une souplesse quasi-belcantiste, à fleur de peau, même si trompettes et cors se révèlent parfois en difficulté à assurer un mimétisme des textures existantes lors de leurs entrées.
Le dépouillement qui traverse la proposition scénique de Louis Désiré fonctionne en symbiose avec la direction musicale. La sensibilité passe par la lumière (de Patrick Mééüs) et les configurations spatiales des carmélites offrent tout autant de nouveaux territoires de parole. Qu’il dose, à des moments savamment choisis, l’éloquence du plateau vide pour illustrer l’immensité du doute, ou qu’il révèle par un simple rideau le passage entre deux mondes spirituels ou de la pensée, il parle des relations humaines à hauteur de personnages en transition d’âme, et des règles induites de l’expression personnelle en communauté, que des gestes individualisés et discrets viennent soutenir. Si Louis Désiré fait mouche dans le recueillement, le doute et les scènes « flottantes », deux grands moments de l’opéra – la rencontre de Blanche avec la Prieure avant la mort de cette dernière, ainsi que le Salve Regina final – paraissent indécis sur leur dessein dramatique. Alignées en avant-scène, les carmélites retirent de leur cou un collier rouge-orangé en plastique à chaque coup de guillotine – dans une synchronisation assez hasardeuse avec les percussions, au couperet peut-être très long, mais question de goût –, avant de rejoindre tout sourire ses co-pensionnaires dans du micro-mouvement. On a compris que la mort n’était pas une fin en soi pour les sœurs, mais cette interprétation a tendance à amenuir la tragédie du couperet… pour lequel chacun est pourtant là ce soir !

Dialogues des Carmélites - Opéra de Marseille (2026) (c) Christian Dresse
On n’arrête plus Hélène Carpentier en Blanche, après l’Opéra Normandie Rouen en 2025 et l’Opéra national de Nancy-Lorraine il y a peu ! Dans la cité phocéenne, elle expose de nouvelles expérimentations de prosodie, tenues par un souffle qui fait filer droit une ligne active où se succèdent joyeusement, en épopées, voyelles et consonnes. Cette posture du temps présent, mêlée à une quiétude de l’émission, lui confère un suprême absolu.
Le Chevalier de la Force atteint un chant des sens et d’affect – presque celui d’un amant – avec Léo Vermot-Desroches, explorant à la racine les incertitudes du personnage. Marc Barrard fait lui aussi un Marquis sans dureté, mû par la sensibilité, au contraire de l’Aumônier emphatique de Kaëlig Boché, certes rassurant mais toujours trop projeté. Dans le carmel, Angélique Boudeville contient avec le cœur une sorte de rage intérieure pour Madame Lidoine, figure une mission dont elle ne peut se défaire. Lucie Roche oriente précisément la Prieure de façon à ce que chaque mot soit pesé, telle une pythie qui donne du sens à la portée du verbe plutôt qu’à la seule incarnation des derniers instants. La légèreté tranquille d’Ana Escudero (Sœur Constance) repose sur une ligne nourrie d’aigus nets et sur un précieux vibrato. Enfin, la Mère Marie convaincue d’Eugénie Joneau est un pivot de vérité qui exprime sous d’autres cieux une palette complète de sentiments avec la même opiniâtreté touchante. Tous existent par la voix qu’ils ont à porter pour le texte, et cette production a le bon ton de célébrer le pouvoir du langage sous toutes ses formes.
Thibault Vicq
(Marseille, 25 mars 2026)
Dialogues des Carmélites, de Francis Poulenc, à l’Opéra de Marseille jusqu’au 29 mars 2026
27 mars 2026 | Imprimer

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