Dialogues des Carmélites à Nancy, une émotion collective

Xl_dialogues_des_carm_lites___jean-louis_fernandez__10_ © Jean-Louis Fernandez

Dialogues des Carmélites, donnés à l'Opéra National de Nancy Lorraine dans la mise en scène rouennaise de Tiphaine Raffier, apparaît avant tout comme un travail d'équipe, ce qui correspond bien, après tout, à l'essence du chef-d'œuvre de Poulenc. Pour tous les rôles principaux, on pourra se souvenir de performances individuelles plus marquantes, souvent plus extrêmes, que ce que propose le spectacle nancéien, mais le naturel, la fluidité du dialogue compensent largement ce qu'on pourrait trouver d'un peu effacé dans le dessin des personnages. Le mot-clef de l'interprétation des Dialogues, c'est la prosodie, et ce n'est que par un travail de préparation rigoureux qu'on parvient à donner à chaque phrase son galbe, son rythme et son expression : ce travail de précision a été accompli ici, par le chef Marc Leroy-Calatayud et par l'équipe qui l'entoure, et la réussite du spectacle vient largement de là : la grande majorité de la distribution est certes francophone, mais l'expérience montre que c'est loin d'être suffisant. L'équilibre entre la fosse et la scène est sans ambiguïté favorable aux voix ; c'est très bénéfique pour créer une relation directe aux personnages, mais cela ne signifie pas que l'orchestre s'en trouverait sacrifié : le chef fait de l'orchestre un personnage à part entière, ne tirant pas la couverture à lui mais toujours présent, avec une théâtralité décidée qui prend tout de même le temps, quand il le faut, d'entrer dans le détail, et les musiciens de l'Orchestre de l'Opéra national de Nancy le suivent avec d'autant plus de conviction que tout est fait pour leur donner la sécurité dont ils ont besoin.

Dialogues des carmélites - Opéra National de Nancy Lorraine (c) Jean-Louis Fernandez
Dialogues des carmélites - Opéra National de Nancy Lorraine (c) Jean-Louis Fernandez

Tiphaine Raffier signait à Rouen son premier spectacle lyrique, avec une distribution presque entièrement différente. Décors et costumes sont résolument contemporains, mais la metteuse en scène prend beaucoup de soin à rappeler au public le contexte historique de la Révolution et de la Terreur, souvent à travers des extraits de discours anticléricaux à la tribune de l'Assemblée nationale, épousant ainsi la vision noire de la Révolution que transmet l'œuvre. Comme Dmitri Tcherniakov dans sa célèbre mise en scène à Munich, elle ne s'intéresse pas aux signes extérieurs de piété, mais au lien que crée cette foi commune au sein de la communauté, jusque dans les activités les plus quotidiennes - on se passerait tout de même bien de cette vidéo façon Game of Thrones qui semble illustrer les rêves de grandeur de Blanche, si seulement elle n'était pas arrêtée par la peur. Les décors ultra-réalistes (une grande chambre bourgeoise, les sanitaires du couvent...) ne manquent certainement pas d'atmosphère, et le public nancéien ne manifeste aucune opposition à cette approche, mais ils ont tout de même un grand défaut : leur lourdeur oblige à faire un long précipité d'une dizaine de minutes au milieu de chacune des deux parties. Il y a au moins trente ans que le public a perdu l'habitude de ces interruptions constantes qui cassent toute la tension dramatique, et ce d'autant plus qu'ici elles sont placées à des moments mal choisis, tout comme l'entracte ; qui plus est, on paie ces longs temps morts par des coupures, notamment dans les interludes, "pour préserver le flux dramatique" selon la metteuse en scène.

Dialogues des carmélites - Opéra National de Nancy Lorraine (c) Jean-Louis Fernandez
Dialogues des carmélites - Opéra National de Nancy Lorraine (c) Jean-Louis Fernandez

Malgré ces frustrations, on suit le spectacle avec intérêt, d'abord grâce à une direction d'acteurs précise et vigoureuse, sans qu'on voie de différence entre Hélène Carpentier (Blanche), seule rescapée de la distribution rouennaise, et les nouveaux interprètes des autres rôles. Helena Rasker (Mme de Croissy) offre une mort sans pathos, même si sa première scène est un peu plus fragile ; Marie-Adeline Henry et Claire Antoine (Mère Marie et Mme Lidoine) chantent toutes deux remarquablement, la seule limite étant que les oppositions entre leurs deux personnages sont un peu gommées, de même qu'entre Hélène Carpentier et Michèle Bréant (Soeur Constance). La distribution masculine (Matthieu Lécroart et Pierre Derhet) est très présente, et la plupart des seconds rôles s'en tirent tout autant avec les honneurs. Le spectacle se clôt par une scène de mort d'une grande puissance, sur scène et non en coulisse : la mort de chacune des religieuses est individualisée, entre surprise, résignation, attente, et toujours entre les subsistantes l'image de cette solidarité jusqu'au moment ultime.

Dominique Adrian
Nancy, 25 janvier 2026

Dialogues des carmélites à Opéra National de Nancy Lorraine du 25 au 31 janvier 2026

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