Des Mélodies irlandaises de Berlioz interprétées sans grand mordant à la Cité de la musique

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Quel est le point commun entre l’Europe, la météo imprévisible et la série Game of Thrones ? Si l’actualité de la semaine réunit bel et bien ces ingrédients, c’est plutôt le monde celtique qui les englobe encore davantage. Pour un concert intitulé « Celtic Songs », l’Orchestre de chambre de Paris transpose à la Cité de la musique les composantes géographique, paysagère et inspirante de l’univers des druides, utilisées par les romantiques français.

Dans les Neuf Mélodies irlandaises de Berlioz, le compositeur de 26 ans pioche dans les thèmes induits par les poèmes de Thomas Moore et en fait une mosaïque étonnante aux styles variés. Le talentueux Arthur Lavandier, dont nous annoncions il y a peu la reprise de La Légende du Roi Dragon à l’Opéra national de Bordeaux la saison prochaine (après sa création à l’Opéra de Lille en mars), a orchestré les parties originales de piano et a fait prendre la responsabilité des chants choraux et solistes à une seule interprète. L’œuvre en sort plus que gagnante grâce à la participation d’une cornemuse, d’ingénieuses associations de timbres, et l’insertion d’entraînants tronçons folkloriques. Ces numéros concoctés par Arthur Lavandier sont peut-être l’attrait le plus notable de la soirée…

Karine Deshayes ne surmonte pas la faible cohérence de l’enchaînement des airs, due à Berlioz. Elle ne semble jamais vraiment être avec nous et livre un dessin en deux dimensions sur lequel le crayon ripe régulièrement. Le manque de stabilité vocale devient la norme, et il est très surprenant de n’entendre quasiment aucun ré ou mi aigu juste, toutes altérations confondues. Nous abdiquons déjà à l’idée de comprendre la diction française et anglaise de la mezzo, mais l’ennui de la Chanson à boire entre en compétition avec la platitude du Chant sacré. Pourtant, même si le vibrato atteint parfois un effet corrosif, le tracé des phrases inspire une relative bienveillance, et son timbre caméléon s’intègre avec naturel dans les méandres harmoniques. Cette vision « à la phrase » se détourne parfois trop du soin « note à note », d’où la sensation de distance vis-à-vis du contenu mélodique. Heureusement, une relative sincérité est instaurée dans L’Origine de la harpe, où Karine Deshayes avance onctueusement, les ailes déployées, sur les agencements gigognes de l’orchestre. Le clou du spectacle intervient dans le Chant guerrier, dans lequel la chanteuse appelle simultanément à la facétie et à la verve combattante dans une montée sonore remarquablement arrangée.

Douglas Boyd tient assez convenablement les rênes de l’Orchestre de chambre de Paris, sans pour autant gommer certaines maladresses. Les équilibres disparates étouffent souvent les cordes sous le retentissement des vents et des percussions. La formation prend manifestement un réel plaisir à jouer, mais en oublie d’unifier les départs au biseau. Mendelssohn fera les frais de cette absence de rigueur dans la continuité des textures, dans Les Hébrides, en ouverture de concert. Les déchaînements de la nature y évoquent plus le sèche-mains que le vent marin, dans une lourdeur désinhibée. Dans la Symphonie n°3 « Écossaise », les passages tempétueux ne racontent pas grand-chose, car bloqués au-delà d’un « point de vacarme » qui ne fait pas parler les sous-strates. Nous attendons les accalmies, qui reviennent toujours sur le terrain d’une musicalité ardente et délicate. Sans tenir le tempo entre les pupitres, le deuxième mouvement réussit cependant à garder légèreté et grain câlin au sein de chaque type d’instruments. Le mouvement lent est le plus réussi, instaurant une emphase royale, projetant un changement de saisons progressif qui n’éloigne aucunement de l’individu. La sonorité brute et écrue, qui nous convainquait moins dans les autres configurations, est ici débordante de vérité, à la merci des éléments. Le poids se retrouve dans le IV avec un jeu bouffon valorisant, qui se démarque agréablement du traitement trop léger qui en est fait dans d’autres versions. Le thème majeur conclusif paraît vainqueur dans l’excès. Alors que les énergies ont tangué auparavant et que nulle déclaration belliqueuse ne s’est fait entendre, pourquoi exacerber la solennité ? La musique d’inspiration celtique, c’est peut-être cela aussi : pendant que le vent souffle sur les plaines de la Bretagne armoricaine, on peut entendre les échos dans la vallée des chants de guerre près des tombeaux…

Thibault Vicq
(Paris, le 24 mai 2019)

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