Daniel Harding, héros de guerre à la Philharmonie de Paris

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Le War Requiem catapulte les guerres du vingtième siècle en pansant les plaies qu’elles ont générées. Dans cette œuvre composée pour l’inauguration en 1962 de la nouvelle Cathédrale Saint-Michel de Coventry – l’ancienne ayant été détruite par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale – en Angleterre, Benjamin Britten se fait le porte-parole d’un pacifisme revendicatif. Le fil rouge habituel du requiem est illustré de poèmes de Wilfried Owen, soldat tombé début novembre 1918, tandis que l’effectif traditionnel s’agrandit d’un chœur d’enfants et d’un orchestre de chambre. L’élargissement des dimensions et des ambitions encercle les horreurs créées par l’humain, et le religieux sert de socle formel pour prêcher un nouvel ordre mondial fustigeant les conflits armés, en plein contexte de Guerre froide.

Dans une musique aussi riche que les jonctions nerveuses du cerveau et leurs stimuli au contact des expériences traumatiques, Daniel Harding s’impose en coordinateur de prestige auprès de l’Orchestre de Paris et du Chœur. La fumée noire et le brouillard gelé confortent leurs esquisses dans une unité remarquable, glorifiée par l’acoustique inimitable de la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. Le chef obtient un subtil sur-mesure de la part de sa formation, dont l’atout le plus incroyable est cet effet de confusion des timbres. Dans le Dies Irae, la distinction entre percussions et rythmes de cordes devient difficile à théoriser tant les mouvances s’attisent et fusionnent. De la baguette s’érigent des pâtes sonores pianissimo subliminales et poudreuses, proches d’une écriture à la Ligeti, à partir d’un orchestre titanesque, rendant ainsi aux forte une valeur d’uppercut. Quand le feu jaillit des cuivres dans le Sanctus, le Libera me flegmatique et gluant laisse d’abord la part belle aux alliages de discours musicaux en dilution, avant que ne résonnent des pupitres aux accents tribaux ou rituels, débouchant vers une éruption cosmique. Les relais de motifs constituent une science empirique dont Daniel Harding s’est rendu docteur émérite. Il atteint là un seuil de maîtrise inouïe, aidé par un orchestre formidable d’adaptabilité et d’écoute. Fade fugato peu rassuré et décalé de l’Offertorium, justesse parfois savonneuse de la formation de chambre : les rares imperfections ne fanent nullement la performance de cet ensemble insatiable de musicalité.

Le Chœur de l’Orchestre de Paris, préparé avec une méticulosité de velours par Lionel Sow, présente des charpentes insubmersibles comme des matériaux funèbres aux oraisons brûlées de cierges. La lumière surgit dans les balancements perlés du Lacrimosa et les ascensions soudaines lorsque tout espoir semble perdu. Le chœur d’enfants brille lui aussi de sa résonance fantomatique, comme des âmes errantes qui n’ont pas encore trouvé leur salut.

Les trois solistes vocaux ajoutent les préceptes de l’au-delà à ces caractéristiques de la nature et du terrestre. Le ténor Andrew Staples combine le charme indécent des nuances à un scintillement de ferveur. Par un coussin de souffle, il nimbe sa prosodie d’un halo lunaire amortissant des aigus et des graves déjà mystiques. Le trampoline directionnel a beau perdre en soin dans les fins de phrases, la balade amène à des rives aux courants ingénus. Au contraire, les déflagrations d’Emma Bell font se heurter morale et valeurs en temps de guerre. Les notes s’envolent en accélérations explosives qui déplacent régulièrement les limites du cadre chanté. La soprano convainc ainsi par le renouvellement des échelles qu’elle ne cesse d’opérer. Le maniérisme théâtral de Christian Gerhaher ouvre moins de perspectives : l’expérimentation d’une voix naturelle en vibration minimale réduit non seulement ses possibilités de justesse et de précision d’attaques, mais aussi le contrôle de son chant, ce qui n’empêche pas certains moments de s’animer grâce à cette perte de repères. Alors que les deux autres solistes visent les étoiles, le baryton joue de la teneur partagée du bien et du mal par le même être, composante indéniablement exprimée par Britten dans sa partition. La conquête de l’espace et la bipolarité… deux thèmes qui sont devenus cinquante ans plus tard des marottes de la mise en scène lyrique !   

Thibault Vicq
(Paris, le 15 mai 2019)

Le War Requiem de Benjamin Britten est disponible en replay sur le site Philharmonie de Paris Live jusqu’au 16 juin

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