Cupid and Death à l’Athénée, au bonheur du mask

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Quiconque ayant vécu sur Terre ces deux dernières années est devenu à peu près incollable sur les masques. Cependant, le terrain des masks reste en friche. Nous parlons ici d’un genre artistique très en vogue à la cour d’Angleterre dans la première moitié du XVIIe siècle, bientôt remplacé dans le jeu des chaises musicales opératiques de l’époque. Tout est bon à prendre dans le masque : le mélange des registres, les chansons, la danse, les récitatifs, les dialogues parlés, et cet esprit anglais insaisissable. Cupid and Death est le seul à nous être parvenu complet. L’éminent dramaturge James Shirley a adapté le fabuliste Ésope en un livret intégrant le rythme des différentes formes artistiques ; Matthew Locke et Christopher Gibbons, inspirateurs de Henry Purcell, ont signé à son contact une musique mousseuse et chatoyante. Après le triomphe du Ballet royal de la Nuit et de Songs, Sébastien Daucé et son Ensemble Correspondances réitèrent une proposition neuve et stimulante du répertoire du XVIIe à l'Athénée-Théâtre (suite à sa création la semaine dernière au théâtre de Caen), dans une mise en scène réécrivant le potentiel d’un genre qu’on aurait pu prétendre prisonnier de son époque.

Cupidon et La Mort dorment la même nuit dans une auberge. Le majordome inverse les flèches d’amour et de trépas à leurs propriétaires, et dès le lendemain commencent à se manifester des décès parmi la jeunesse et des passions chez les représentants du troisième âge. Mercure, ne tolérant plus ces débordements dénués de bon sens, punit les deux archères, tout en envoyant La Nature au paradis, où tous les amants sacrifiés trop tôt vivent désormais d’amour et d’eau fraîche. Cette histoire n’est qu’un prétexte pour croquer les rapports humains dans des saynètes qui, tressés ensemble, structurent la cohérence des tempéraments. C’est un théâtre où les idées – pas toujours politiquement correctes, comme en atteste l’amusante scène du suicide « assisté » de l’allégorie Désespoir ou la scène d’amour entre ce même majordome et deux singes – déménagent d’un registre à l’autre. Jos Houben et Emily Wilson ont à ce propos construit des mouvements et des postures dans des boîtes, avec des cartons, derrière des rideaux, c’est-à-dire dans un réjouissant postulat de l’éphémère et du déplacement. C’est un théâtre qui fabrique en kit, qui ne se résume jamais à seulement dire ou chanter. Le jeu y est incarné, inné, et par-dessus tout, construit. Les matières du décor modifient aussi le cap dramaturgique, et les instrumentistes ont la bougeotte. Chacun a un rôle à jouer, affranchi de son étiquette prédéfinie. Le théâtre du XXIe siècle, c’est bien cela. La folie douce y trône, le flegme British s’en mêle, les didascalies se déclament, la partie visuelle se déguste. On voit encore une fois qu’avec des fripes et du matériel vintage, on peut transformer une scène en éden.

Il y a toujours un sourire qui se niche à l’un ou l’autre endroit de la partie musicale. La gravité est absente, mais le discours ne s’en trouve nullement dénaturé, au contraire. Les instrumentistes apportent un caractère aéré et extraverti à la partition, défendue dans une solidarité exemplaire. La musique sans abstraction, la musique comme un manifeste théâtral, la musique comme une encre personnifiée et blottie dans le papier, c’est ce en quoi l’Ensemble Correspondances continue à s’accomplir – spatialisé – de spectacle en spectacle. Tout le monde met la main dans le cambouis dans cette musique qui n’a finalement pas besoin de grands discours pour être comprise ! Les voix actrices sont également des visages pleins de verve. Lucile Richardot crépite et inonde de soleil son sillage épicé, Perrine Devillers promène ses lignes avec grâce, Lieselot De Wilde vaporise à l’envi des phrases élégantes et joyeuses dans des textures limpides. Le timbre suave d’Antonin Rondepierre lui permet des phrases à la chaleur tendre, et Nicholas Merryweather convainc sans peine en aubergiste burlesque, aux côtés des remarquables comédiens que sont Fiamma Bennett et Soufiane Guerraoui. Yannis François faiblit dans ses tenues, rendant son fébrile Mercure peu crédible. C’est bien trop peu pour ne pas gâcher son plaisir, de surcroît dans la salle de l’Athénée, aux dimensions sur mesure pour ce Cupid and Death dans l’air du temps et promis à un bel avenir.

Thibault Vicq
(Paris, 18 novembre 2021)

Cupid and Death, de Matthew Locke et Christopher Gibbons :

- à l’Athénée Théâtre Louis-Juvet (Paris 9e) jusqu’au 27 novembre 2021
- au Théâtre Impérial de Compiègne les 9 et 10 décembre 2021 (dans le cadre du festival En Voix !)
- à l’Opéra de Rouen Normandie les 14 et 15 décembre 2021
- à l’Opéra de Massy les 11 et 12 février 2022
- au Centre d'arts et de culture de Meudon le 9 mars 2022
- au Théâtre municipal Raymond Devos (Tourcoing) le 19 mars 2022
- à l’Opéra Royal de Versailles les 26 et 27 mars 2022
- à l’Opéra de Rennes du 29 septembre au 1er octobre 2022

Crédit photo © Alban Van Wassenhove

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