Création mondiale de Seven Stones à Aix : d'ode au dialogue culturel en manifeste humaniste

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Dans les sept tomes de Harry Potter, le héros prend conscience tardivement de sa quête ultime : l’élimination de sept objets disséminés renfermant l’âme du vil Voldemort. Les sept pierres éponymes de l’opéra d’Ondřej Adámek, en création mondiale pour la soixante-dixième édition du Festival d’Aix, sont également à l’origine du mal : après avoir récolté l’ensemble des gemmes, un Collectionneur minéralogiste utilisera la première d’entre elles pour lapider son épouse. « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », évoque l’Évangile selon saint Jean. Si la citation n’est déclamée sur scène qu’à la fin de l’œuvre, elle sert de postulat à la stratification des événements, racontés en cassure temporelle à travers les souvenirs. L’exploration du passé est perçue comme une balafre du présent, les sept objets n’existant que dans l’usage du premier. La quête obsessionnelle trouve une finalité matérielle, mais accroît la déliquescence du regard au monde : le Collectionneur perd sa relativité et ne se projette qu’à travers sa propre personne. Il intensifie son inhumanité, délaisse sa femme et se retourne contre elle dans un aveuglement progressif jusqu’à la violence conjugale.

Seven Stones, festival d'Aix-en-Provence 2018
Seven Stones, Festival d’Aix-en-Provence; © Vincent Pontet

L’emplacement des minéraux favorise la spatialisation de l’action et conduit à une réflexion sur l’Art : la faille tectonique d’Almannagjá en Islande visitée par un poète, la pierre lithographique servant au peintre Edvard Munch pour un cadeau à Marie Curie, les corps astraux venant de la lune, l’atmosphère ardente d’un cabaret à Buenos Aires, une récitation à Kyoto entre conte traditionnel et fait divers… Les pierres se nourrissent de création et ne se révèlent qu’à son contact. Le dense livret en anglais de Sjón prend le parti du foisonnement et des portes ouvertes, refuse le catalogue des clichés « autour du monde », et met en exergue la culpabilité de l’homme à jamais damné pour son acte, par la parole des femmes – deux narratrices (sous le timbre perlé d’Anne-Emmanuelle Davy et la belle élasticité de Shigeko Hata) et l’épouse du protagoniste (incarnée avec une lumineuse chaleur par Landy Andriamboavonjy, en particulier dans ses incomparables graves). Le rôle du minéralogiste se résume presque à un sensationnel numéro performatif, très peu chanté, de la part de l’épatant baryton Nicolas Simeha.

L’abstraction des visions se prolonge en une assimilation organique par le Parsifal nouvelle génération dont nous suivons les réminiscences vers le Graal : les pierres précieuses apparaissent par la fracture et les chocs (des burins et des marteaux), deviennent une extension corporelle (gemme dans la bouche) et représentent la violence ou la jalousie.

Seven Stones - Festival d'Aix-en-Provence 2018
Seven Stones, Festival d’Aix-en-Provence; © Vincent Pontet

La mise en scène poétique du chorégraphe Éric Oberdorff expose en conséquence logique une optique très physique des différends, d’autant que le plateau ne comprend aucun instrumentiste dans l’absolu. Léo Warynski dirige avec poigne et inspiration douze chanteurs du chœur accentus / axe 21 et les quatre solistes, au cœur des déplacements visuels et acoustiques. La composition musicale s’avère indissociable de la réflexion scénographique. Le plateau voit s’aligner à jardin et à cour de nombreux accessoires de « production sonore » (cordes frottées, grattées, flûtes de fortune, tuyaux, percussions…), que les choristes-figurants vont s’approprier en fonction des atmosphères de chaque tableau. Comme chez John Adams, l’architecture acoustique prend naissance avec le chœur, sauf qu’ici la tectonique des sons est basculée hors de la fosse (ici inutile et inutilisée). Par le rythme des allitérations prononcées, les boucles de prosodie, les pastiches et les bruitages, Ondřej Adámek synthétise et transforme le langage opératique pour bâtir une œuvre actuelle et inclassable. Seven Stones est un plaisir d’auditeur pour les amoureux des mots, un délectable jeu de piste musical pour les mélomanes, une performance de choix pour les férus de théâtre. La galaxie lyrique n’était pas forcément habituée à ce tournant (contrairement au monde du ballet contemporain) et l’exigence envers les chanteurs – mission largement accomplie – exclut ici tout élitisme. Libre à soi de se laisser porter par le courant de ces inspirations planétaires, par la complémentarité de ces scènes enchaînées sans morcellement et par le vortex de cette temporalité éclatée. Comme les agates et les géodes, certaines scènes de l’opéra possèdent un éclat imparfait, mais comme tout cabinet de curiosités, c’est la somme des surprises qui en fait le sel.

Thibault Vicq
(Aix-en-Provence, le 12 juillet 2018)

Jusqu’au 17 juillet 2018 au Théâtre du Jeu de Paume (Aix-en-Provence)

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