Création mondiale de Frankenstein, de Mark Grey, à la Monnaie : les nuances de la douleur

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Une première mondiale n’est jamais une mince affaire, même avec de grands créateurs et d’illustres maisons. Fin de partie de György Kurtág, découvert il y a quelques jours à Amsterdam, avait été ajourné pour des questions de santé diverses, tandis que Frankenstein, de Mark Grey, d’abord prévu en 2016, s’est vu déplacé jusqu’à aujourd’hui pour des raisons budgétaires (et pour cause, la Monnaie produit seule ce spectacle !). L’attente en vaut la chandelle, car cette adaptation du roman de Mary Shelley réconcilie les habitués de l’opéra et les non-initiés, le visuel et le littéraire, la musique et la scène.


Frankenstein, La Monnaie; © B. Uhlig

L’électroacoustique fournit une forme hybride à l’anatomie musicale de Mark Grey. À une partition orchestrale aux formes classiques se greffent des sons, des bandes enregistrées et des onomatopées instrumentales. La composition foisonnante se duplique et se déconstruit sans énonciation nette de l’élément déclencheur de ces métamorphoses. Les ruptures de rythme invoquent des effets gigantesques, transperçant le cœur mélo en saillies de thriller. Mark Grey écrit en strates musicales aménagées à l’envi, sollicitant ainsi des couleurs ingénieuses et des humeurs sensées : la création, sujet même de l’opéra, délivre ses facettes sans épuisement de ressources. Il s’approche de ce fait de la sincérité de John Adams (dont il a justement été le designer sonore), fabricant d’images en mouvement, la technologie en plus.

L’innovation se retrouve sur le plateau, tant dans le livret très juste de Júlia Canosa que dans la mise en scène consistante d’Àlex Ollé. Le co-directeur artistique de La Fura dels Baus décortique un présent situé en l’an 2816, où le scientifique Walton découvre la Créature dans la glace et lui redonne vie pour qu’elle raconte ses souvenirs des mois suivant sa conception en 1816 par Victor Frankenstein. Les pulsions de mort de la Créature s’affichent en caméra subjective sur des rideaux translucides alors que les membres de l’expédition l’écoutent inlassablement, assis autour de leur découverte anthropologique. Les éclairages d’Urs Schönebaum nous plongent sans répit dans un monde de violence visuelle et d’attirance irrépressible pour un destin sinistre. Walton tient le cas de sa vie et s’y attache à corps perdu, Victor Frankenstein se complait dans le dégoût qu’il voue à son « monstre », la Créature tue pour se venger de la haine qu’elle reçoit, et les scientifiques – passifs – se repaissent du malheur de leur sujet d’étude. Les analepses et prolepses du livret se chevauchent et se font guerre avec fluidité sur scène. Les temporalités retracent les notions de responsabilité et d’exclusion, mais Àlex Ollé en fait la matière première d’un conte sensible sans pleurnicheries ni surpsychologie.

Les Chœurs de la Monnaie, plutôt convaincants, et l’Orchestre symphonique de la Monnaie, frénétique et de fière allure jusque dans ses réponses aux stimuli électroniques, tiennent leur séduction de la direction de Bassem Akiki, à l’affût des changements harmoniques subliminaux et des mouvements de foule instrumentale.


Frankenstein, La Monnaie ; © B. Uhlig

La distribution est également à créditer à la réussite de la production. Le ténor Topi Lehtipuu tient remarquablement le rôle de la Créature : gestique saccadée de rééducation et prosodie d’aquarelle, comme à la recherche d’un idéal de vérité inaccessible. Scott Hendricks incarne le pacte faustien de Victor Frankenstein avec application, mais avec une légère distance. Si le contrat scénique est rempli, sous la détermination et l’égoïsme du créateur, le chant n’est pas toujours mis en valeur. Elizabeth (Eleonore Marguerre), sa compagne, représente la caution positive de l’opéra dans un contexte de douleur. Bonté et tendresse s’expriment au mieux dans ses vocalises résineuses et expansives. Le Juge éloquent de William Dazeley se pare de la sévérité d’un statut tout en montrant l’espoir d’une justice désireuse de se laisser convaincre. Bien que disposant d’une projection significative, Justine (Hendrickje Van Kerckhove) souffre de petites faiblesses de rythme, tandis que le Walton d’Andrew Schroeder se perd en un vibrato un peu trop lourd. La voix du baryton Stephan Loges (l’Aveugle et le Père) est nimbée de désespoir : la belle amertume sourde de ses vocalises – d’ampleur équivalente au chant de Henry (Christopher Gillett) – fait oublier une prononciation anglaise peu consonante.

Seule la scène clé où la Créature séquestre Frankenstein dans une grotte pour qu’il lui façonne une femme à son image, manque d’engagement. Ce mythe de la caverne rebondissant sur l’existence d’un être sans état civil est interprété par des chanteurs trop languissants, peu en phase avec l’orchestre nerveux qui les accompagne. Cette différence rappelle alors que la musique de Mark Grey cultive une veine d’autant plus inspirante quand elle rejette les extrêmes et les tropismes de la tonalité et de l’apparat, tout comme les questionnements nuancés de ses personnages.

Thibault Vicq
(Bruxelles, le 10 mars 2019)

Frankenstein, de Mark Grey, jusqu’au 20 mars 2019 au Théâtre royal de la Monnaie

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