Comme un vague à l’âme pour Iphigénie en Tauride, à l’Opernhaus Zürich

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Iphigénie en Tauride, Opernhaus Zürich ; © Monika Rittershaus

Si Iphigénie en Tauride célèbre les biceps intellectuels et artistiques de Gluck (plus d’infos sur le contexte de création dans notre dossier) – lui et Piccinni, suivis par d’indéfectibles soutiens très à cheval sur la prise de bec, ont eu le défi de composer chacun un opéra sur le même livret, mais Gluck est le premier à avoir livré l’œuvre, de surcroît pour le plus flambant succès de sa carrière –, la véritable bataille de cet opéra est dans l’introspection. Grâce à un langage musical révolutionnaire où la psychologie affronte le devoir, où les cycles de vengeance s’écartent de la représentation stricto senso, la « tragédie en musique » héritée du baroque à la française rompt sa carapace pour porter le seul terme de « tragédie ». Le metteur en scène Andreas Homoki, qui a déjà proposé sa lecture d’Orphée et Eurydice à Genève et à Lyon il y a plus de vingt ans, était attendu au tournant dans la maison qu’il dirige – l’Opernhaus Zürich – pour cette nouvelle production, qui marque également sa première collaboration avec Cecilia Bartoli, dans le rôle-titre.

Avec son scénographe Michael Levine, il offre une version résolument noire. La forêt, les appartements et le temple de Diane forment un même décor unique sur un sol pentu, une perspective dont le point de fuite est au fond de la scène. Ni ambitieuse ni novatrice, l’idée du monochrome rejoint pourtant convenablement les thématiques de l’enfermement, de l’aveuglement par l’obscurité (avec une acoustique particulière), de ce tunnel maudit régi par les dieux, forçant les personnages à faire souffler la tempête en leur for intérieur. La Tauride est un lieu de l’errance et de l’éruption des traumatismes en vase clos. La lumière et les ombres ne viendront que de l’ouverture de cette coque de scène sur son périmètre (moyennant de malheureux grincements, comme une porte de garage électrique non-huilée). Andreas Homoki s’en sort assez bien sur le concept, mais la gestion des humains sur le plateau laisse un goût d’inachevé. Plutôt dommage, car quelques chorégraphies et gestions avisées de la foule (Chœur de l’Oper Zürich et Statistenverein am Opernhaus Zürich corrects, quoique vagabondant rythmiquement) laissent entrevoir que l’esthétique aurait pu s’épanouir avec un peu plus de vie.


Iphigénie en Tauride, Opernhaus Zürich ; © Monika Rittershaus

On aurait aussi attendu plus de caractère du geste du chef Gianluca Capuano sur l’Orchestra La Scintilla. Trop d’aigus, trop de percussions, trop de clinquant : une triade de mauvaises pratiques qui met à mal la ligne de chant, devenant inaudible. Malgré des instruments déconnectés musicalement parlant, l’espoir n’est jamais vain au vu de certains détails passionnants dans l’accompagnement.

Cecilia Bartoli fait ce qu’elle peut, noyée dans les décibels et la dureté orchestraux. Elle condense les ouragans en filets de voix, s’exprime par le visage, et fait de ses légatos un tour de manège éclairant. Cependant, à force de chercher les textures reflétant la pensée d’Iphigénie, elle se trouve piégée dans une logique de récital, contenant les excès de l’opéra dans un phrasé peu changeant. La technique n’a cette fois pas rencontré complètement l’incarnation. Le contraste avec l’Oreste de Stéphane Degout frappe d’autant plus que le baryton affiche une palette vocale et corporelle inouïe (même encore davantage que lorsque nous l’avions entendu dans ce rôle l’année dernière à Paris), une diction scrupuleuse (partagée avec les autres chanteurs français de la distribution). Il est passeur de sa schizophrénie vengeresse et amoureuse, du craquellement de ses valeurs, de l’oppression acharnée du Ciel. Des valeureux forte aux chétifs piano (à dessein), le personnage ne perd jamais en complexité, grâce à une priorité donnée à la recherche des timbres. Frédéric Antoun confère à l’ami Pylade une projection généreuse, qui pèche toutefois par son manque de stabilité, qui handicape la fluidité du chant. Jean-François Lapointe campe un roi fastueux et furieux, et Justyna Bluj ouvre la haie d’honneur à une Diane végétale.

La soirée nous contente sans émerveiller ; le public ne ménage pas son enthousiasme.

Thibault Vicq
(Zurich, 11 février 2020)

Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, à l’Opernhaus Zürich jusqu’au 28 février 2020

Crédit photo (c) Monika Rittershaus

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