Au Théâtre des Champs-Élysées, un Barbier propret vitalisé par sa distribution

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Le Théâtre des Champs- Élysées a eu l’excellente initiative de concocter deux distributions pour la même production du Barbier de Séville : l’une constituée de personnalités déjà établies sur la scène lyrique (Michele Angelini, Florian Sempey, Catherine Trottmann, Peter Kálmán, Robert Gleadow et Annunziata Vestri), et l’autre composée de « jeunes talents » triés sur le volet. Les répétitions se sont déroulées avec l’ensemble des interprètes dans une même vision de l’œuvre, facilitant ainsi l’échange d’expérience de tous les participants.


Le Barbier de Séville, TCE ; © Vincent Pontet

Le Barbier de Séville, TCE ; © Vincent Pontet

Cette première mise en scène de Laurent Pelly dans la maison de l’avenue Montaigne puise dans la force tranquille de la musique de Rossini et fait déambuler les chanteurs dans d’immenses partitions vierges. Chacun devient écriture, les pas se font notes, et le territoire psychologique des personnages bien défini se déploie gaiement dans un dispositif théâtral de premier ordre. La commedia dell’arte reposant sur l’énergie (remarquablement insatiable) des chanteurs, elle se retrouve en perte de vitesse dans les enjeux collectifs. Si le charme opère la première demi-heure, c’est parce que tout concourt à laisser son imagination se lover dans de beaux méandres. Le syndrome de la page blanche commence à se faire sentir lorsque le spectateur se rend compte que la neutralité du décor restera décorrélée de la dramaturgie. Oui, une partition est imprimée à jamais, mais une partition vit malgré tout. Des pluies de notes en cellophane noir, un mur représentant le début de l’air de « L’inutil precauzione » et s’effondrant ensuite, une écriture manuelle de notes sur la partition géante et des lignes de portées verticale comme des barreaux n’apporteront pas le déclic nécessaire. Mais la vie est ailleurs : la force de la direction d’acteurs se trouve dans des récitatifs pleins de vie et de fond qui ne tombent pas dans la surenchère hystérique. Ne manque donc à l’attirail théâtral qu’une vision plus large qui aurait pu creuser des thématiques intéressantes, plutôt que d’enfermer les personnages dans une sorte de destin inexorable et écrit d’avance (aspect de la tragédie qui n’est jamais exploré par le metteur en scène) dans ces partitions qui absorbent l’encre mentale et cinétique sans jamais la restituer.

Jérémie Rhorer dirige un Cercle de l’Harmonie discret et poli, mais avec peu de relief. L’hypothèse de l’absence d’engagement n’est certainement pas plausible car la recréation sur instruments d’époque témoigne d’une réflexion sur l’œuvre. Les textures sonores piano sont étonnantes de douceur mousseuse et de légèreté croustillante, mettant la voix au premier plan, mais ce travail bien fait manque de la palette émotionnelle du compositeur de Pesaro.

Dans ce contexte difficile où le spectacle repose sur les épaules des interprètes, un miracle vocal se produit dans la distribution « nouvelle génération ». La mezzo Alix Le Saux habite une Rosina au décorum rossinien parfaitement intelligible, projeté avec malice et fougue, dans des interventions aux saveurs multiples. Le Figaro de Guillaume Andrieux possède force et désinvolture, souffle et direction. Quand ses récitatifs bouillonnants sont parfois un peu hâtifs de diction, ceux d’Elgan Llŷr Thomas (Almaviva) prennent leur temps dans un legato limpide pour épouser noblement les réflexions instantanées du Comte. Mais inversement au barbier, les ornements musicaux sont noyés dans un mélange de trille et de vibrato qui ne font pas toujours justice à son talent. Dans la peau de Bartolo, le baryton Pablo Ruiz compose un rôle autoritaire et compatissant grâce à l’intensité de son timbre et à la chaleur de son phrasé. Guilhem Worms (Basilio) et Éléonore Pancrazi (Berta) complètent ce jeune casting parfaitement équilibré et prometteur.

Espérons que le tremplin sur cette scène parisienne les propulse vers des cieux toujours aussi scintillants.

Thibault Vicq

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