À l’Opéra de Lausanne, Orlando est un stalker

Xl_orlando___carole_parodi_-_opl___3_ © Carole Parodi - ONL

Qui n’a jamais stalké quelqu’un sur les réseaux sociaux, à la recherche – incognito, il va sans dire – de photos ou de posts qui permettraient d’en savoir un peu plus ? Plus rares sont les « vrais » stalkers, d’ordre plus pathologique, qui suivent leur cible à la trace et projettent sur elle une vie à deux…

Dans l’opéra éponyme de Haendel, Orlando aime Angelica tellement à la folie qu’il croit à la réciprocité de ses sentiments, alors qu’elle est en couple avec Medoro (sur lequel Dorinda a des vues non-dissimulées). La trame de l’Arioste est le terrain parfait pour un stalker contemporain, que Mariame Clément croque généreusement dans une nouvelle production à l’Opéra de Lausanne (avec l’Opéra Nice Côte d’Azur et le Teatro de la Maestranza de Séville). L’habitué un peu « gênant » (Orlando) du troquet du coin (tenu par Dorinda) s’imagine déjà uni à Angelica. Leur rencontre est relatée dans un vocal juste avant l’ouverture, qui laissera la place au journal intime d’Orlando. Dans tout le spectacle, les perceptions se chevaucheront, entre la crainte du caractère insaisissable (et dangereux) d’Orlando par les autres protagonistes, dans un contexte d’aujourd’hui, et les visions de preux chevalier au secours de sa Dame à la licorne, nées de l’imagination d’Orlando.

La metteure en scène excelle en archéologue de l’époque, à reconstituer la chronologie d’un parcours psychiatrique (les faits, les soins) et psychique (onirisme, dédoublement), sans jamais toutefois se prendre trop au sérieux. C’est ce regard malicieux, d’une grande virtuosité narrative, qui irrigue de façon très juste l’équilibre entre traitement réaliste et conventions théâtrales. La scène de folie d’Orlando est ce qu’elle doit être, mais ne constitue pas un état soudain : c’est la résultante d’un cheminement dramaturgique, ainsi que la peinture d’une facette plus émouvante d’Orlando. Mariame Clément prend constamment le chemin du témoignage, de l’interaction humaine, de ce qui rend toutes ces figures aussi valables les unes que les autres. Elle compose l’instant, attachée à l’intelligence de « ses » héros d’encre et de papier, et à celle des spectateurs.

Orlando à l'Opéra de Lausanne (c) Carole Parodi - ONL
Orlando à l'Opéra de Lausanne (c) Carole Parodi - ONL

Une mise en scène captivante se mesure également à l’engagement théâtral des chanteurs (effectuant tous les cinq une prise de rôle) : pari tenu, et de très loin. Les postures, l’appropriation de l’espace, les regards de Paul-Antoine Bénos-Djian transcendent sa prestation vocale à vif d’Orlando. Pour lui, les couleurs et les circonvolutions importent davantage que la mélodie au sens strict. Il a en partage la nonchalance du skater, l’exigence de l’athlète et la créativité de l’artiste. Les masques passent par la voix, dans une liberté sans faille en forme de pied de nez aux traditions. Après les victoires notamment sur Sémélé à Lille et sur Agrippina à Beaune, son épopée de l’extrême sur Orlando continue de mettre des étoiles plein les yeux et les oreilles, avec une musicalité de l’absolu. Dorinda au Festival Perelada, Marie Lys s’attaque aujourd’hui à Angelica avec le même brio. Elle possède le timbre resplendissant d’un paradis à venir, et nourrit sa phrase d’une poigne intérieure indicible : un chant d’empreinte, sachant même s’adapter aux versions multiples de la réalité présentées dans la mise en scène, pour un bonheur d’écoute permanent. Ana Vieira Leite donne toujours l’impression de voler paisiblement au-dessus de sa ligne, et ce chant tel régi par le pouvoir de la pensée célèbre une texture globale de son, d’une scrupuleuse précision de notes, de caractères et d’affects. Les nuages de la soprano répondent au raffinement sensible de Paul Figuier (Medoro). Le contre-ténor porte et embrasse le tragique dans une voix argentée, directive et pesée, comme une caution artistique du réel. Enfin, la basse Callum Thorpe incarne la solide valeur sûre de ce qui est, dans la peau du deus ex machina Zoroastro.

Le continuo invasif et la justesse parfois incertaine des cordes de l’Orchestre de Chambre de Lausanne font douter quant au volet instrumental, tout comme sa difficulté à vraiment démarrer et à changer de notes au même moment. Cette exécution à l’aspect brouillon n’est pas non plus aidée par la conduite sèche et mécanique de Christopher Moulds. Le chef ne réussit pas à instaurer une normalité du geste pour les musiciens, qui semblent peu convaincus de leurs phrasés. Résultat : une fosse un peu pataude, souvent trop sage, parfois efficace, même si motivée par l’envie (rarement concrétisée) d’utiliser le cœur des sonorités en complément aux merveilles auditives et visuelles du plateau.

Thibault Vicq
(Lausanne, 15 mars 2026)

Orlando, de Georg Friedrich Haendel, à l’Opéra de Lausanne jusqu’au 24 mars 2026

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