À l’Athénée, un régal douillet de mélodies françaises par Raquel Camarinha et Yoan Héreau

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Menés par Pierre Bergé entre 1977 et 1989, les lundis musicaux ont fait les grandes heures de l’Athénée, où le public devenait confident des sonorités délicates du piano-voix. Ces récitals de Lieder, songs et mélodies intimes, ressuscités en 2014 par le pianiste Alphonse Cemin, ont eu les honneurs de ce dernier et de Julie Fuchs le 21 janvier pour ouvrir l’année 2019. Raquel Camarinha et Yoan Héreau prennent admirablement leur suite dans un programme Ravel, Delage, Debussy et Poulenc, présentant ainsi leur premier album « rencontre », paru il y a quelques semaines sous le label Naïve.

La soprano nous avait fait forte impression dans La Conférence des oiseaux, en avril 2018 sur cette même scène. Yoan Héreau est passé notamment par les bancs de l’Académie de l’Opéra national de Paris en qualité de pianiste chef de chant. Cependant, leur collaboration est née il y a près de sept ans, et cela s’entend. La voix et l’instrument forment un deux-en-un envoûtant aux respirations harmonieuses, un florissant champ d’expression musicale en une osmose de la lettre. Et les deux interprètes nous parlent librement entre chaque cycle de mélodies pour nous partager leur passion de ce répertoire dans une proximité appréciable avec le public.

La grande réussite de ce récital réside dans l’acoustique du lieu, mettant beaucoup plus en valeur l’onctuosité du chant et les couleurs irréelles du piano que la prise de son de « rencontre », qui métallise parfois le toucher de Yoan Héreau et aigrit à plusieurs reprises les aigus de Raquel Camarinha. L’Orient modal de Shéhérazade invite au vagabondage et à une danse langoureuse dans un dédale de rues marchandes entrecoupées d’une lumière chaude et de senteurs épicées. Les « r » de la chanteuse, non roulés et piliers d’une prononciation française superlative de bout en bout, participent à la théâtralisation de cette errance. L’esquisse des nuances est pourvue de ce même grain d’âme éloquent. La note n’est jamais une finalité, mais un matériau en mutation, que la soprane s’amuse à déformer puis à reconstruire. Dans l’invocation des esprits hindous tapis chez Delage, la mythologie se déploie instantanément : Raquel Camarinha connaît déjà la fin de son récit malin et vivifiant, auquel elle apporte des touches de couleur qui s’envolent en ornements et en a cappella bouleversants.

Le pianiste, extraordinaire, diversifie ses appuis. Par le biais d’une pédale discrète, il figure l’avancée cinétique d’un paysage et le passage du temps, quand soudain la minéralité des timbres fait couler une eau fraîche entre les interstices. Dans les Cinq poèmes de Baudelaire, les éléments gagnent du terrain : le vent frais emporte le tintement des basses résonnantes, un élixir de vie se dilue à vue dans une solution aqueuse. Raquel Camarinha nous touche moins pleinement dans cette partie, par une continuité moins homogène des inflexions, une surabondance de sforzandos sur les débuts de notes et des fins de phrases placées moins adroitement.

Tout revient à la normale avec Poulenc. Montparnasse et Hyde Park convoquent le jeu et le mouvement, tandis que La Dame de Monte-Carlo glisse remarquablement vers la bipolarité réjouissante en guise de bouquet final. Le piano anxiogène et brouillardé accompagne les accès ardents de la chanteuse, en incarnation idéale. Un Fauré dentelé, du Leonard Cohen sensuel, du fado aux graves saillants et un Kurt Weill en pied de nez seront les quatre bonus poignants d’un lundi musical comme à la grande époque.

Thibault Vicq
(Paris, le 11 février 2019)

Crédit photo © Thibault Vicq

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