À l’Athénée, La Conférence des oiseaux se tient

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La forme de La Conférence des oiseaux avait tout pour plaire. À la fin des années 70, Jean-Claude Carrière adaptait le poème persan de Farid Al-Din Attar (début du XIIIe siècle) pour une transposition scénique de Peter Brook, avant qu’en 1985, le pianiste et compositeur Michaël Levinas ne le nappe de musique. En amoureux des mots et de la syntaxe, ce dernier mit au point un opéra dénudé, où seuls comptent les allers-retours des dialogues entre la Huppe fasciée (cette espèce d’oiseau noire et orange de la famille des Upupidae, surmontée d’une crinière de plumes) et trente oiseaux pèlerins symbolisant chacun un rôle ou un comportement (le rossignol amant, le perroquet au désir d’immortalité, ou encore le paon, qui évoque les âmes perdues), tous incarnés ici en un seul homme – le fantasque comédien Lucas Hérault, passant efficacement d’une posture à bec court à une démarche à plumes longues. La même nuée est à recherche du légendaire Simorgh, nouveau souverain prophétique. Cette avancée vers le divin aux allures de quête initiatique débouchera finalement sur la révélation d’un propre idéal intérieur, incarné par l’ensemble de la communauté – le terme « Simorgh » signifiant également « trente oiseaux ».

La Huppe, représentante tranchante, pupule d’abord, de son cri naturel, par la voix de Raquel Camarinha, et va ensuite imiter ses semblables ailés qui se présentent successivement devant elle. La talentueuse soprano relaie toute son expressivité dans les registres variés que sa partition lui chuchote en sifflements, sprechgesang (parlé-chanté), cris, contours mélodiques et libres errances. Elle s’attache à l’inflexibilité du personnage dans son jeu rigoureux, et ne laisse rien au hasard dans son chant libre, clair et bigarré. Sa diction ne souffre absolument aucune anicroche. La même remarque est à adresser à Hervé Pierre, sociétaire de la Comédie-Française qui se promène entre les spectateurs et sur scène comme narrateur. La prosodie est l’action, l’intrigue avance en intonations.

Michaël Levinas, ancien élève d’Olivier Messiaen, s’est détourné du procédé ornithologique utilisé par son professeur. Il utilise l’électronique, rendant cette réunion d’oiseaux moins contrôlable, en amplifiant le souffle cru des vents (cor et flûtes) et la résonance des notes à la contrebasse en des centaines de battements d’ailes. La cacophonie croissante accompagne la quête du Simorgh par les « conférenciers ». La transformation informatique absorbe tout sur son passage, symbolisant ainsi la part sacrée de chacun, mais rend la lecture du poème trop simpliste. Les individualités ne trouvent pas une multiplicité d’orchestrations dans la musique, les motifs et combinaisons restent trop peu nombreux, la banalité gagne l’ouïe par disette de sonorités inédites, et le contenu musical se prend les pieds dans le tapis à défaut de développement.

Il était donc indispensable que la mise en scène compense ce basculement vers le récit initiatique : si le dépouillement des décors et l’économie de déplacements fonctionnent bien, Lilo Baur a moins soigné la profondeur du conte, à force de comique, souvent induit par les costumes très réussis d’Agnès Falque (jupes plissées colorées qui se manient à la façon d’un plumage, les gants, collerettes, capes et autres gants de Lucas Hérault pour changer d’espèce…). L’analogie politique des débuts – l’orateur devant son public, les demandes individuelles des « citoyens » – se perd en chemin.

L’ensemble 2e2m duplique finement le cheminement des vertébrés tétrapodes ailés (théâtralement et derrière le pupitre) sous la compétente baguette de Pierre Roullier, qui coordonne intelligemment les instrumentistes et bruiteurs tout en leur laissant leurs aises.

La force vive de La Conférence des oiseaux reste toutefois l’utilisation du langage comme outil de composition. Moins de poésie, plus de causeries.

Thibault Vicq
(Paris, le 6 avril 2018)

Jusqu'au 11 avril 2018 à l'Athénée - Théâtre Louis-Juvet (Paris 9e)

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