À Bobigny, La Chauve-souris, par l’Académie de l’Opéra national de Paris

Xl_la-chauve-souris-18.19--c--elizabeth-carecchio---onp--4--800px

Lors de son dernier concert de gala au Palais Garnier en janvier, l’Académie de l’Opéra national de Paris avait interprété le finale de l’acte II de La Chauve-souris. Cet extrait fait donc office de latergram dans la production complète de l’opérette à la MC93, par ces mêmes artistes.


La Chauve-souris© Elizabeth Carecchio – OnP

Si d'aucuns se targuent d’avoir « fait » Mexico ou l’Asie du Sud-Est pendant leurs vacances, Célie Pauthe, elle, est très fière d’avoir « fait » Terezin, camp de concentration où ont été déportés de nombreux musiciens pendant la Seconde Guerre mondiale. L’œuvre de Johann Strauss fils y ayant été représentée par des détenus en 1944, la metteure en scène a décidé d’apposer l’esprit morbide des prisons nazies aux élans festifs de l’œuvre. Sa voix off nous raconte d’abord ses intentions – accessibles sur n’importe quel document du Théâtre – en préambule du spectacle, dans un ego trip très énervant. Son avis exprimé à haute voix nous intéresse aussi peu que ses vidéos des intérieurs abandonnés du camp (d’une laideur et d’un sensationnalisme comparables à une story Instagram), projetées sur une paroi métallique en fond de scène. Les interprètes chanteurs et instrumentistes se présentent tous un à un par leur prénom, leur origine et leur fonction. Cette façon moralisatrice et plutôt lourde de dire « nous aussi, nous aurions pu y être » initie sacrément mal le spectacle. Le pire est à venir : au début du III, le gardien de prison commente au public dans une consternante prestation pseudo-comique un film de propagande nazie sur Terezin et le chant yiddish qui va suivre. Moment gênant… Nous ne sommes pas contre les réécritures (rappelons-nous celle, habile, de La Flûte enchantée par Romeo Castellucci à Bruxelles, reprise à Lille au printemps), mais les ajouts de Célie Pauthe ne servent ni l’intrigue, ni l’interprétation de l’opéra.

C’est dès qu’elle cesse de se regarder le nombril (soit pendant les deux tiers du spectacle) que sa vision fait mouche, d’autant qu’elle sait extrêmement bien diriger ses acteurs. Accessoires de bric et de broc et éléments de décor sommaires figurent le système D des détenus, qui prennent pourtant très au sérieux l’art du théâtre. La représentation devient un contre-pouvoir capable de s’opposer à l’horreur, ce que l’acte de la fête chez le prince Orlofsky illustre somptueusement : les froufrous côtoient le poêle et les bâches en plastique.


La Chauve-souris© Elizabeth Carecchio - OnP

L’arrangement pour sept instrumentistes (quatre cordes, deux bois, un piano) de l’Académie de l’Opéra et de l’Orchestre-Atelier Ostinato est d’une indigence assez problématique. Les nombreux vides du son, la dureté du violon et les unissons fausses des cordes n’empêchent pas le chef Fayçal Karoui de se débrouiller très convenablement pour mettre cette musique en mouvement. Bien que le plateau vocal passe l’épreuve des dialogues en français avec plus ou moins de succès, le chant conserve une exigence nourrie. La facétieuse Sarah Shine (Adele) et la dense Angélique Boudeville (Rosalinde) ont déjà des pointures de futures stars. L‘Eisenstein enjoué de Piotr Kumon marque autant que le Frank clair et enjoué de Tiago Matos, et le Dr Blind foufou et bien projeté de Charlie Guillemin. Maciej Kwaśnikowski (Alfred) sculpte dans la beauté d’un timbre majestueux, malgré quelques petits dérapages. Le Dr Falke (Alexander York) répartit magnifiquement son souffle, à défaut d’une rigueur de justesse, et Jeanne Ireland incarne un prince avec beaucoup de style, qui gagnerait cependant à soigner ses attaques et sa diction française. Une autre distribution, composée de Liubov Medvedeva, Adriana Gonzalez, Timothée Varon, Jean-François Marras, Danylo Matviienko et Farrah El Dibany, alterne avec les interprètes précédemment cités. L’Ida de Nelly Toffon complète efficacement cette brochette de jeunes talents, que nous avons toujours plaisir à suivre. La scène leur revient de droit et sort du cadre strict de l’opéra grâce à cette coproduction avec la MC 93 (généralement dévolue au théâtre et à la danse), qui permettra au spectacle de tourner en France. Le public de Garnier et de Bastille pourra donc lui aussi affirmer avoir « fait » Bobigny.

Thibault Vicq
(Bobigny, le 13 mars 2019)

La Chauve-souris, de Johann Strauss fils, jusqu’au 23 mars 2019 à la MC 93 (Bobigny)

- Du 3 au 5 avril 2019 aux 2 Scènes Besançon
- Le 26 avril 2019 au Théâtre impérial de Compiègne
- Du 15 au 17 mai 2019 à la Maison de la Culture d’Amiens
- Du 22 au 24 mai 2019 à la MC2 - Grenoble

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading