4.48 Psychosis à la Cité de la musique : le kaléidoscope du désespoir

Xl_dscf7852 © (c) Thibault Vicq

Quand le compositeur Philip Venables cherche une inspiration littéraire pour son premier opéra, il est alors en résidence à la fois à la Royal Opera House et à la Guildhall School of Music & Drama. Son contact avec les deux institutions lui permet une méthode empirique vis-à-vis de sa partition en devenir. Et en tombant sur 4.48 Psychose, pièce posthume (2000) de la Britannique Sarah Kane, il sent tout son contenu en phase avec ses ambitions de création sonore. La dramaturge y décrit avec un sentiment d’urgence l’état mental des personnes psychotiques à 4h48 du matin, entre deux prises de médicaments. La dose précédente ne fait presque plus effet, la dose suivante semble encore loin, et l’esprit s’égare en considérations analytiques et en pensées suicidaires. Sarah Kane se donne la mort en 1999, à l’âge de 28 ans, et ne voit donc jamais sa pièce sur les planches – geste de théâtre viscéral et « coup de poing » comme un point final à son cycle initié par Anéantis en 1995.

Avant son deuxième opus lyrique Denis et Katya –  créé en septembre 2019 à Philadelphie –, Philip Venables est parti de la voix parlée pour façonner les synapses du système nerveux de 4.48 Psychosis (2016), pour six chanteuses et douze instrumentistes. Les vingt-quatre scènes ne présentent pas de lien temporel ou chronologique entre elles, mais donnent une audibilité aux grouillements intérieurs et aux pulsions, aux ressassements des séances psychiatriques et aux retours malheureux d’une vie empêchée. L’architecture musicale n’a de sens qu’avec la prosodie non-chantée dans cette thérapie collective. Les six femmes n’en sont qu’une, au fond, et se battent contre elles-mêmes pour être entendues. L’incantation, le chant bouche fermée, les variations de la vitesse du langage, les écoulements choraux : plus qu’un travail sur la voix en elle-même, c’est la dialectique du souffle et de l’émission qui traverse l’œuvre. L’écriture de Philip Venables prend le dessus sur la forme, comme les médicaments cannibalisent l’esprit. Les vagues instrumentales râpent et accrochent, font sombrer le(s) personnage(s). Les volcaniques intermèdes espacent en une bouffée d’air moins vicié chaque prise de parole. Puis, ces voix ou musiques d’ascenseur font revenir à la réalité d’un monde extérieur, dont l’étrangeté est incompatible avec le combat personnel contre la maladie mentale. Le dialogue prend par exemple le contour d’une confrontation entre deux percussionnistes, pour laquelle chaque son est représenté par un mot projeté sur écran. L’expression forge le métal de ce cheminement déstructuré. Les flux s’absorbent et renaissent, et on a déjà envie de revenir périodiquement à cet herbier polyphonique d’états de crise pour y déceler de nouvelles clés de compréhension.

Durant ce temps fort du Portrait Philip Venables au Festival d’Automne à Paris, les membres de l’Ensemble intercontemporain ont toujours quelque chose à transmettre pour maximiser leur empreinte audible et expressive dans la Salle des concerts de la Cité de la musique. Leur directeur musical Matthias Pintscher veille à l’impact, aux liens, aux forces discordantes. Le résultat est un  impressionnant pot-pourri d’irrationnalité et de terrible vérité, qui n’a pas besoin de logique musicale pour se diffracter en direction des spectateurs. La mise en espace et les lumières d’Elayce Ismail mettent sous les projecteurs la violence contenue de ces six résistantes. Gweneth-Ann Rand remonte vaillamment le fleuve de sa douleur, et adapte sa déclamation aux courants qui la rongent. On se plaît à s’égarer dans les méandres vocaux de la miroitante Karen Bandelow, dans le rêve impossible et émouvant de Samantha Price, ou dans la puissance adoucissante de Robyn Allegra Parton. Rachael Lloyd et Lucy Schaufer participent elles aussi aux accès anxiolytiques d’un ouvrage marquant et déroutant.

Thibault Vicq
(Paris, 16 décembre 2021)

50e édition du Festival d’Automne à Paris, dans toute l’Île-de-France jusqu’au 18 février 2022

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