Denis & Katya au Festival Radio France Occitanie Montpellier : la catharsis du monde moderne

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Novembre 2016, Strugi Krasnye dans la région de Pskov, Russie. Point de départ d’un point final tragique de deux vies adolescentes. Point final, car il s’agit de deux morts qui demeurent mystérieuses et galvanisées par les réseaux sociaux. Point de départ, car du mystère et de cette histoire sont nés bien des papiers, des interrogations, et même un opéra : Denis & Katya, de Philip Venables et Ted Huffman, présenté dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier. L’œuvre devait initialement être créée dans sa version française – après sa création mondiale en septembre 2019 à Philadelphie – au cours de la saison de l’Opéra de Montpellier où le metteur en scène est en résidence, mais la pandémie a quelque peu modifié les plannings


Denis & Katya - Festival Radio France Occitanie Montpellier (2021) ;
© Marc Ginot

L’histoire rappelle sans difficulté le mythe de Roméo et Juliette, remis à l’ordre du jour par la modernité des réseaux sociaux – ici Periscope, une application développée par Twitter –, dans ce qu’il a de plus tragique. Deux jeunes adolescents amoureux qui fuient leurs familles, dans un climat de violence, pour se réfugier dans une datcha (sorte de résidence secondaire russe à la campagne) où ils trouveront des armes. Ce qui n’était à l’origine qu’une tragédie familiale casse le cercle restreint pour s’ouvrir au monde et au domaine public par ce nouveau chemin des canaux et des flux, que l’on pourrait qualifier de fleuves numériques sur lesquels les jeunes n’hésitent plus à jeter leurs radeaux plus ou moins solides pour quitter un monde qui ne leur convient plus. En cherchant un public d’inconnus, ils cherchent avant tout une attention qui les (ré)confortent, pour quitter des réprobations, des problèmes, des dangers, des violences, des silences, des absences, des vides ou des manques. Cette histoire n’aurait jamais atteint nos oreilles s’il n’y avait eu ces réseaux sociaux. Ces Roméo et Juliette 2.0 auraient tout simplement disparus, comme certainement bien d’autres avant eux. Mais voilà : Denis Muravyov et Katya Viasova, âgés tous deux de 15 ans, ont filmé en direct leurs derniers moments, et sont ainsi entrés dans la postérité.

C’est cette histoire que Philip Venables et Ted Huffman ont choisi pour collaborer une nouvelle fois ensemble, après Psychose 4.48, autour d’une composition davantage orientée vers « un paysage émotionnel ». Le compositeur choisit ici un quatuor de violoncelles (formé par Cyrille Tricoire, Sophie Gonzales del Camino, Yannick Callier et Camille Supéra) pour toute instrumentation, notamment parce qu’il a une « passion pour les groupes à un seul instrument », mais aussi parce que « le violoncelle couvre presque toute l’étendue de la tessiture des deux chanteurs et dispense beaucoup d’énergie, à la fois auditive et visuelle ». Disposés aux quatre coins de la scène, ils s’unissent ou se désunissent pour s’adjoindre à un personnage et le marquer musicalement, mais aussi pour créer une tension plus ou moins forte, le tout dans une partition simple et complexe à la fois, toujours lisible et compréhensible, ne cherchant pas à choquer l’oreille gratuitement.


Chloé Briot et Elliot Madore, Denis & Katya -
Festival Radio France Occitanie Montpellier (2021) ; © Marc Ginot


Denis & Katya - Festival Radio France Occitanie Montpellier (2021) ;
© Marc Ginot

Scéniquement, le fait que Ted Huffman soit également le librettiste crée une véritable homogénéité entre l’œuvre et sa transmission, entre la création et la « créature », entre le fond et la forme. Porté par deux voix uniquement, Chloé Briot et Elliot Madore, le spectacle montre de nombreux personnages sur une scène sobre, sans faste. Les interprètes se serviront de deux chaises (qu’ils iront chercher eux-mêmes en coulisses) et des angles sur lesquels les violoncellistes sont assis pour faire vivre les émotions et les personnages qu’ils incarnent tour à tour, de manière extrêmement lisible, tant par leur jeu – la façon de se tenir, de bouger, comme la voisine qui fait les cent pas sur les rebords de la scène ou l’adolescent dont le stresse fait bouger la jambe – que par la mise en scène qui indique l’identité du/des personnage(s) sur l’écran en fond de scène. Malgré la multiplication et parfois l’accélération dans les témoignages, on ne se perd pas un instant dans la narration. La force aussi de l’œuvre est de rendre compte de l’histoire par ces témoignages multiples, recueillis par le compositeur et le librettiste, sans jamais montrer ou faire apparaître les deux héros. Finalement, ils vivent à travers des souvenirs et des enquêtes, mais jamais en prenant corps sous nos yeux. L’œuvre exploite aussi, d’une certaine manière, ce qu’il reste de nous une fois que nous ne sommes plus là, à ceci près que nous n’avons pas d’image. Ce qui a rendu cette histoire possible, à savoir les live et photos sur les réseaux sociaux, est sans cesse évoqué mais jamais montré, ce qui crée comme une histoire parallèle – mais étroitement liée – en plus de l’histoire principale : celle de la création de l’œuvre, de ses problématiques, et le suspens – quelque peu morbide, mais humain – de savoir si nous finirons par voir sur scène ces vidéos. Cette histoire naît des échanges entre Philip Venables et Ted Huffman projetés sur l’écran en fond de scène, ponctuant aussi la soirée. La mise en scène n'imposera pas la vue de ces vidéos, mais le spectateur mais restera libre de les chercher ensuite sur Internet. La problématique des droits cédés ou non est aussi évoquée, et l’on plonge dans l’envers du décors, dans le processus de création qui devient lui-même une partie de la création. L’autre ponctuation marquant la soirée est celle de la narration des événements, comme un documentaire neutre relatant l’histoire, dans lequel viennent s’insérer les témoignages.
Le rendu global est d’une implacable réussite, jusque dans le final : après l’apothéose de la tension musicale intervient un silence, long, durant lequel on sent bien que ce n’est pas la fin de la soirée, mais qui nous laisse dans une attente inconnue. Finalement, une gare apparait, puis le trajet défile depuis la fenêtre d’un train, et l’on entend l’extrait audio (traduit sur l’écran) d’un dialogue avec une journaliste avant de lire un dernier échange écrit entre librettiste et compositeur. Mais une question demeure dans cet épilogue : les adolescents se sont-ils suicidés, ou bien ont-ils été tués par la police dans leur ultime confrontation ? « Tu peux imaginer ce que tu veux » semble bien être la réponse à cette interrogation.


Chloé Briot, Denis & Katya -
Festival Radio France Occitanie Montpellier (2021) ; © Marc Ginot


Elliot Madore, Denis & Katya -
Festival Radio France Occitanie Montpellier (2021) ; © Marc Ginot

Vocalement, l’exercice exige de Chloé Briot et Elliot Madore de manier la déclamation et le chant à la perfection, de même que le passage d’une langue à une autre, parfois le tout en un claquement de doigts. On imagine les difficultés rencontrées techniquement, et l’on apprécie les projections et les lignes de chant particulièrement efficaces, mais les chanteurs marquent avant tout par leur interprétation viscérale, qui placent les voix comme de véritables instruments, vecteurs, outils, au même titre que le violoncelle l’est pour la partition. La voix n’est pas ici la plus importante, c’est bien un tout qui oblige à puiser au-delà de la simple technique du chant. On est scotché de voir comment les artistes enchaînent le passage d’un personnage à un autre sans perdre le fil, sans prendre une seconde d’adaptation d’un caractère à un autre, changeant de psychologie et de personnage dans un enchaînement et un jeu schizophrénique, probablement très éprouvant, mais maîtrisé de mains de maîtres. La complémentarité est aussi de mise, puisque l’un joue le traducteur de l’autre : lorsqu’un témoin s’exprime par le chant en russe, l’autre traduit en français parlé. Le « professeur » résonne quant à lui par les deux voix chantant à l’unisson, un exercice pas forcément facile en absence de chef d’orchestre, mais les deux voix permettent de donner un corps tout particulier à ce témoignage à la fois féminin et masculin, le tout porté par une excellente prononciation. Au final, on ne peut que saluer la performance de la soprano et du baryton.

En proposant cette œuvre, le festival Radio France et l’Opéra de Montpellier (où la production est donnée) invitent à découvrir une œuvre moderne, tant dans sa forme que son fond, qui interroge, interpelle, nourrit des réflexions sur la société mais aussi sur l’art lyrique et de nouvelles formes qui s’offrent à elle. Tout comme l’opéra-comique ou le singspiel, Denis & Katya allie parole et chant, mais il mêle aussi contenant et contenu, incorpore le processus à la création, le tout dans une lisibilité sans faille. Ici, l’opéra ne répond pas aux questions mais les posent, sans oublier l’émotion née de la tension modulée et maîtrisée tout au long de la soirée, pour un résultat qui plonge dans une catharsis des temps modernes, et qui interroge : « comment pouvons-nous, individuellement et collectivement, parler de choses dont nous ne savons rien ou n'avons pas de certitude ? »

Elodie Martinez
(
A Montpellier, le 29 juillet 2021)

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