Joyce DiDonato est Sémiramis à la Royal Opera House de Londres

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Sémiramis demeure sans conteste l’un des opus majeurs de Rossini à n’être que rarement donnés aujourd’hui, mais n’a pas été entièrement négligé pour autant : pour preuve, il a récemment fait l’objet d’un enregistrement par Opera Rara sur instruments d’époque.

Le musicologue Rodolfo Celletti affirme que « Sémiramis est le dernier opéra de tradition baroque : le plus sublime, le plus imaginatif, et peut-être le plus complet, mais aussi, irrémédiablement, le dernier ». Quand Rossini le compose en 1822-1823, le style néo-classique italien tombe déjà en désuétude, plusieurs années après la création du Freischütz de Carl Maria von Weber, considéré comme le premier grand opéra romantique allemand. Conscient qu’il signait son ultime ouvrage sur ce modèle (il s’est ensuite attaqué aux œuvres lyriques à la française), il semble donc y avoir tout rassemblé pour s’assurer qu’il représenterait l’accomplissement d’un genre.


Semiramide © Bill Cooper / ROH

Le livret est adapté de la tragédie Sémiramis (1748) de Voltaire, histoire de la reine éponyme de Babylone, qui a fomenté jadis avec son amant, le prince Assur, l’assassinat de son mari, le roi Ninus, et de leur fils Ninias. Ce dernier a malgré tout survécu à leur insu, puis a grandi auprès d’un père adoptif. Quinze ans plus tard, désormais sous le nom d’Arsace, il ignore tout de son passé, hormis ses exploits militaires qui lui ont permis de sauver la princesse Azema, dont il est tombé amoureux. Sémiramis (et par la force des choses, le trône de Babylone) est courtisée par Assur, qu’elle n’a nullement le désir d’épouser, et par Arsace, qui ne s’est pas épris d’elle, mais d’Azema. Assur (prêt à tout pour obtenir le pouvoir), Arsace et le Prince indien Idreno luttent également pour obtenir la main d’Azema.

Les choses se gâtent quand Sémiramis déclare sa flamme à Arsace ; le fantôme de Ninus s’élève alors de sa tombe pour venger les crimes dont il a été victime. Arsace découvre sa véritable identité et accepte son devoir de vengeance. Assur voit sa paranoïa croître, et tente désespérément d’échapper à son destin. Bien qu’Arsace choisisse finalement d’épargner sa mère Sémiramis, il lui porte le coup fatal en imaginant assassiner Assur.

Cette production de David Alden, créée à la Bayerische Staatsoper de Munich en février dernier, étrenne l’œuvre au Royal Opera de Londres et transpose l’action sous une dictature au vingtième siècle. Aucune mention du pays en question n’est faite (ce n’est d’ailleurs pas si important), mais tous les traits caractéristiques du régime totalitaire sont réunis. Les décors de Paul Steinberg font trôner d’immenses statues de Ninus, couplées à des portraits de l’enfant et de la famille, pour signifier l’assise du pouvoir. Panneaux en bois, rideaux à motifs et énormes lustres sont autant d’indices que la dynastie régnante prétend s’être modernisée au fil du temps. Les femmes ont le visage voilé et semblent être le fait d’une certaine religiosité (le spectacle ne dit jamais de quelle religion il s’agit), utilisée entre autres comme outil de contrôle du peuple.

Cependant, cette transposition peine à apporter un regard neuf sur la dramaturgie ou les thèmes traités. Une production de Così fan tutte pendant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, peut jouer sur le degré croissant d’indépendance acquis par les femmes à cette époque, et expliquer pourquoi les sœurs ont tendance à suivre leur propre instinct et leurs désirs. Ici, il est difficile de comprendre comment le cadre influe sur les personnages et leurs perspectives, surtout au regard du livret. La production en est réduite à inclure des effets visuels pour combler ce manque, et créer des passerelles entre la vision du vingtième siècle et celle des temps anciens.


Lawrence Brownlee (c) Bill Cooper / ROH


Joyce DiDonato (c) Bill Cooper / ROH

Azema est représentée comme un objet (littéralement) placé sur un piédestal et dont l’avis compte peu lorsqu’elle doit trouver un époux. Les parallèles avec le mariage forcé, toujours d’actualité, sont intéressants, mais la présentation esthétisée d’une femme « automate », portée et déplacée comme une marchandise, n’annonce pas comment les temps modernes ont instauré de nouvelles dynamiques à cette question de longue date. Par ailleurs, les pensées de Sémiramis envers Arsace sont illustrées par un enfant entouré d’un cheval à bascule, pour montrer que cet amour découle instinctivement et inconsciemment de la vision de son fils Ninias à travers lui. Malheureusement, l’idée de la psychanalyse contemporaine ou de l’instinct guidé par les désirs maternels est sous-explorée.

Au lieu de proposer une nouvelle lecture audacieuse, Alden patine dans ses tentatives d’effets visuels frappants, et le mouvement des danseurs, chorégraphié par Beate Vollack, vise constamment la forme et le beau, dénués de fond. Les rebondissements, tels que l’extinction de la flamme sacrée sur l’autel sous l’effet d’un vent puissant et l’apparition du spectre de Ninus, perdent en signification, car l’aspect visuel incarné par des danseurs chutant ou se tordant se fait trop millimétré. Cela dit, l’on ne peut nier l’utilisation pertinente de l’espace, notamment dans la scène où, dans la tombe de Ninus, les nombreux personnages occupent habilement toute la largeur du plateau. L’éclairage imaginé par Michael Baur est aussi de qualité, et utilise beaucoup les ombres pour magnifier les tableaux, et donc le drame et les émotions des personnages. Le parti pris d’une mise en scène au vingtième siècle prend tout son sens au moment d’une dispute entre Sémiramis et Assur, sur un lit : ils renvoient l’image d’un couple divorcé qui ne s’est jamais ménagé, mais où pourtant la compréhension mutuelle fait éclore à la fois l’amour (de la part d’Assur) et la haine. Leur expérience passée leur donne le courage de faire face aux situations malheureuses qu’ils rencontrent.

Malgré ces défauts de scénographie, la soirée trouve en ses représentants musicaux de fantastiques ambassadeurs, à commencer par les deux mezzos Joyce DiDonato, dans le rôle titre, et Daniela Barcellona (déjà partie prenante de l’enregistrement d’Opera Rara), en Arsace, qui règnent sur cette distribution, et dont l’alchimie est poignante. La nature distincte des deux voix se prête parfaitement aux personnages, et la versatilité de chacune d’entre elles revêt une dimension exceptionnelle. Joyce DiDonato porte une attention toute particulière aux détails, dispose d’une exquise maîtrise du phrasé et du rythme, et révèle une sensibilité bouleversante dans de superbes nuances, de l’éclat à la noirceur. Tout est extrêmement subtil chez Daniela Barcellona, qui produit, au-delà des notes, un son fabuleusement équilibré, dense et rond, dans tous les registres.
L’excellente basse Mirco Palazzi (en alternance avec Michele Pertusi dans le rôle d’Assur) et Lawrence Brownlee (ténor superlatif pour Idreno) viennent s’ajouter au tableau d’honneur. La soprane Jacquelyn Stucker, exceptionnelle, chante pour la première fois dans la peau d’Azema au Royal Opera, tandis que Bálint Szabó (le grand prêtre Oroe) et Konu Kim (Capitaine Mitrane) font preuve d’une grande implication. La direction de Sir Antonio Pappano dévoile toute sa force dans la diversité des textures, et trace à la perfection ses lignes musicales, avec une délicatesse et un sens profond des enjambées lyriques. Sa plus grande prouesse est d’imprégner la musique de gravité (pourtant facile à occulter) sans jamais la boursoufler ou en perdre le rythme.

traduction libre de la chronique de Sam Smith

Semiramide | 19 novembre – 16 décembre 2017 | Royal Opera House, Covent Garden

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