Médée ou le retour magique de Charpentier à l’Opéra Garnier

Xl_opera_national_de_paris-generale-piano-medee-23-24---elisa-haberer---onp--48- © Elisa Haberer

Médée, la grande œuvre tragique de Marc-Antoine Charpentier, créée en 1693 à Paris, n’y était jamais revenue. C’est enfin chose réparée et c’est heureux !

Médée est un mythe qui, depuis l’antiquité, a passionné les auteurs. Héroïne émergeant des écrits des poètes des lointaines périodes de la Grèce, elle est d’abord, une mystérieuse demi-déesse, dotée de pouvoirs magiques. Son histoire est alors liée à l’aide qu’elle procura à Jason pour conquérir la toison d’or.

Mais, au Ve siècle avant notre ère, Euripide va s’intéresser à ce qui se passe après : la trahison de Jason et l’infanticide, terrible vengeance de Médée. Dès lors, la magicienne va fasciner par-delà les temps. Ovide, Sénèque, Pierre Corneille, Jean Anouilh, Heiner Müller… vont s’emparer du mythe et à l’opéra, ce seront Cavalli, Charpentier, Mayr, Cherubini, Liebermann, Dusapin... et Callas, qui, elle, en 1969, va habiter le personnage chez Pasolini.

Car l’acte horrible de Médée épouvante autant qu’il fascine, et si ce geste monstrueux peut encore, malheureusement, arriver aujourd’hui, il reste symbole de désordre, voire de chaos. Comme le souligne Peggy Larrieu dans le programme de salle de l’Opéra, l’énormité du crime peut – par ses sources dans l’antiquité – matérialiser le retour de la loi du talion, en contestation d’un système de justice de la cité athénienne, conforme à l’Orestie d’Eschyle. Il est, aussi peut-être, la symbolique de résistance d’une très ancienne société matriarcale, face à l’ordre juridique masculin qui renvoie la femme, exclue et méprisée, du côté des étrangers et des esclaves.

Si l’infanticide est constamment devenu, après Euripide, le fait pivot de l’existence de Médée, les auteurs vont faire jouer leur imagination et, Thomas Corneille, le librettiste de Charpentier s’inspirant largement de la tragédie de son frère, Pierre, donne corps et paroles à Créuse, la fille de Créon ; il fait apparaître Oronte, le Prince d’Argos, amoureux de cette dernière qui, se retrouvant lui aussi, trahi, s’alliera à Médée.


Médée à l'Opéra de Paris (2024) © Elisa Haberer

Charpentier, lui, pour sa partition, va respecter les codes définis par Lully qui fut le grand maître absolu de l’Académie Royale de musique (tout juste créée) et qui venait alors de mourir. La structure de l’œuvre comprend un prologue à la gloire de Louis XIV, de nombreux récitatifs et chaque acte (sauf le dernier) contient ballet, chœur et chant soliste.

Et pourtant, l’opéra est un échec ; il est retiré de la scène après de 10 représentations… et ne sera jamais repris à l’Opéra de Paris… jusqu’aujourd’hui. L’on attribue ce désamour à un style musical bien trop audacieux pour le public de l’époque, à une intensité harmonique et des dissonances qui le bousculent. Charpentier, qui fut nourri de ses voyages et de la musique italienne, s’est alors probablement senti exclu, comme un étranger, à Paris, et si Flaubert put dire « Bovary, c’est moi », Charpentier a pu endosser, de son côté le « Maintenant, je suis Médée » de Sénèque…

Voilà donc une œuvre qui a tout pour nous fasciner, d’autant que dans la fosse de l’Opéra de Paris, se trouve l’un des artisans majeurs de la renaissance de la Médée de Charpentier, William Christie himself et ses Arts Florissants. En 1984, le chef d’orchestre et sa formation avaient enregistré l’œuvre en première mondiale ; il réitèrera en 1994 chez Erato. Sous les ors du palais Garnier, sa direction est un bonheur de chaque instant, tant dans les récitatifs que dans les rythmes tantôt doux, tantôt violents de l’histoire intime de la magicienne.


Lea Desandre - Médée à l'Opéra de Paris (2024) © Elisa Haberer

Sur le plateau, Christie est fort bien accompagné, tout d’abord par Lea Desandre, dont la silhouette frêle s’accorde d’abord à la femme amoureuse puis trahie, et dont la fureur transpire au fur et à mesure du déroulement de l’action. Sa voix, elle-même, est travaillée pour accomplir la même métamorphose, et, alors que progressivement elle prend de plus en plus de corps et de graves, la jeune fille s’impose en traduisant superbement les effets combinés de sa douleur et de la magie.

Le quatuor amoureux et de désolation, dont elle est le centre, est magnifique par sa variété et par l’excellence de l’élocution française : la voix claire de Reinoud van Mechelen (Jason) traduit autant les élans passionnés que les accents de la trahison ; la Créuse d’Ana Vieira Leite est superbe de féminité ambiguë et, en Oronte, Gordon Bintner traduit une forme de naïveté qui se fracassera sur le mur de la réalité.

Quant à Laurent Naouri, le père, complice de bien des vilenies, s’il ne semble pas toujours à son aise dans la déclamation baroque, il s’illustre par la présence dramatique forte qui le caractérise. La puissance des duos conçus par Charpentier et Corneille brille à tout moment, grâce à ses cinq grands interprètes.

À leurs côtés, on admire la superbe Nérine d’Emmanuelle de Negri, juste servante de Médée dans les malheurs, et une belle équipe de seconds rôles (dont Julie Roset, Mariasole Mainini ou Clément Debieuvre). Quant au chœur, si important chez Charpentier, ici dirigé par Thibault Lenaerts, et aux danseurs, ils apportent leurs précieuses pierres à l’édifice de cette magnifique résurrection.


Médée à l'Opéra de Paris (2024) © Elisa Haberer

En revanche, s’il y a un élément qui déconcerte dans cette production, c’est bien la mise en scène de David McVicar, originellement créée à l’English National Opera en 2013. Certes, le décor a de l’allure, et tout cela est souvent coloré, distrayant, divertissant… mais au-delà de l’ornement, le metteur en scène semble avoir, plus d’une fois, oublié qu’il traite de Médée, un drame dont la conclusion est d’une noirceur extrême. Ainsi, il fractionne les divisions militaires en armées de l’air, de terre, de mer et les affuble de costumes anachroniques destinés à faire sourire ; il transforme les ballets en scènes de cabaret ou l’apparition des fantômes en passages de grand-guignol. Il ridiculise Créon, et fait prendre aux autres personnages des poses bien convenues. Là où l’histoire, alliée à la musique, est porteuse de puissance, McVicar pousse le spectateur du XXIe siècle à traiter ce chef-d’œuvre du baroque français avec une distance ironique, alors qu’il serait préférable qu’il puisse s’y engouffrer avec toute la sauvagerie requise.

Certes, contrairement à certaines mises en scène actuelles qui, parfois, nous interpellent et nous dérangent, personne ne se trouve ici bousculé ou perdu, car le spectacle reste plaisant à voir. Le plus important est qu’il est sublime à écouter… ce qui fait de ce retour de Médée sur la scène parisienne un évènement à marquer d’une pierre blanche.

Paul Fourier
Opéra de Paris, 10 avril 2024

Médée de Marc-Antoine Charpentier à l'Opéra de Paris - Palais Garnier, du 10 avril au 11 mai 2024

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