Une Hérodiade éclatante à l'Opéra de Marseille

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On ne peut que se féliciter que l’Opéra de Marseille ait choisi de redonner sa chance à Hérodiade, encore un ouvrage injustement oublié, d’une violence et d’un dramatisme peu fréquents chez Jules Massenet, avec une expression très directe des sentiments. L’orchestration en est d’un raffinement inouï, avec ce lyrisme propre au compositeur qui va de pair ici avec une grande tension expressive, et pour faire face à ces exigences, les chanteurs doivent posséder de grandes ressources.

Et c’est un plateau 5 étoiles qu’a su réunir Maurice Xiberras, à commencer par le Jean halluciné de Florian Laconi, d’un aplomb vocal à couper le souffle, et des aigus d’une vaillance exceptionnelle. Son éloquence n’a ainsi aucune peine à imposer les phrases ronflantes du livret de Paul Milliet et Henri Grémont telles que « Toute justice vient du ciel » ou « Je meurs pour la justice et la liberté ! ». Béatrice Uria-Monzon, avec son port royal inné, est reine jusqu’au bout des ongles : son articulation intelligente du texte (que nous ne lui avons pas toujours connue…) et ses grands dons de comédienne lui permettent de s’approprier d’emblée le rôle ingrat d’Hérodiade. Avec noblesse et subtilité, elle triomphe des difficultés, tel ce plongeon de douzième au premier acte : « Jean, je te frapperai ! ». En Salomé, la soprano albanaise Inva Mula convainc un peu moins, la faute à une diction perfectible et à un registre grave un peu faible. Belcantiste formée à l’école italienne, elle se voit souvent contrainte à forcer ses moyens naturels à des fins dramatiques, tout en gardant cependant une belle cohérence dans la fourchette des nuances et des couleurs. Dans le rôle écrasant et si exposé d’Hérode, le baryton québécois Jean-François Lapointe fait montre de sa vaillance habituelle, avec des Mi et des Fa aigus en veux-tu en voilà (dont un émis avec tant de brutalité cependant qu’il a glacé le public au lieu de lui arracher des applaudissements…), et comme toujours aussi, il s’avère complètement habité par son personnage. En Phanuel, Nicolas Courjal est tout simplement un luxe tandis que Jean-Marie Delpas campe un beau Vitellius, à la ligne sûre et maîtrisée.

Ancien assistant de Lawrence Foster, directeur musical de la maison, le jeune chef français Victorien Vanoosten (appelé prochainement à ce même poste auprès de Daniel Barenboïm à Berlin…) enthousiasme au plus haut point, grâce à sa lecture franche et d’un lyrisme averti de la formidable partition de Massenet. A la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Marseille brillant de mille feux, il jongle avec un talent consommé entre les pages d’un caractère élégiaques et celles plus martiales. L’osmose est totale avec un chœur maison renforcé qui se couvre de gloire dans un ouvrage où il est particulièrement sollicité. Le public les applaudit, de manière amplement justifiée, avec autant de fracas que les solistes au moment des saluts.

Quant à la proposition scénique confiée au grand massenetien qu’est Jean-Louis Pichon, elle détonne par rapport à celle qu’il avait déjà proposée dans son théâtre stéphanois il y a près de vingt ans. A l’instar du Don Carlos pensé par Christophe Honoré et donné au même moment à Lyon, la production délaisse les oripeaux propre au Grand-Opéra, et substitue le dépouillement et la simplicité aux fastes et à la pompe qui vont généralement de pair avec ce type d’ouvrage. Son décorateur Jérôme Bourdin (qui signe également de somptueux costumes dans des teintes sable et or) a imaginé une scénographie composée de multiples lamelles de bois, formant comme des stores géants, et taillées en pointe à leur extrémité. Elles instaurent un climat de violence et de menace, à l’image également des projections vidéos (conçues par Georges Flores), qui alternent entre cieux orageux et lourds murs de prisons infranchissables. Les lumières imaginées par Michel Theuil participent aussi à l’ambiance sombre et pessimiste qui règne sur le plateau. Une vraie réussite visuelle, qui démontre qu’on peut faire beau et intelligent avec peu de moyens, à l’instar aussi des sobres et courtes chorégraphies (réunissant seulement quatre danseuses) de Laurence Fanon.

Bref, encore un spectacle de haute volée à l’Opéra de Marseille !

Emmanuel Andrieu

Hérodiade de Jules Massenet à l’Opéra de Marseille, jusqu’au 30 mars 2018

Crédit photographique © Christian Dresse
 

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