Une Flûte enchanteresse au Grand-Théâtre de Genève

Xl_la_fl_te © Carole Parodi

Branle-bas de combat au Grand-Théâtre de GenèveTobias Richter (directeur de l'institution lémanique) a décidé de « débarquer » – trois semaines avant la première – le metteur en scène allemand Daniel Kramer, auquel il avait commandé une nouvelle production de La Flûte enchantée de W. A. Mozart. Richter s'en est expliqué auprès de la presse romande en précisant que le spectacle imaginé par Kramer était par trop « provocateur » pour la période censément - joyeuse et consensuelle - des Fêtes de fin d'année... C'est donc une production provenant de l'Opéra de Bonn - conçue il y a vingt ans pour cette scène par Jürgen Rose - qui est finalement venue investir le vaste plateau de la scène genevoise (reprise assurée par Mark Daniel Hirsch, actuel directeur de l'Opéra de Bonn). Jürgen Rose n'est pas un inconnu à Genève puisqu'il y avait signé les décors et les costumes du dernier Ring « maison », qui s'était étalé de mars 2013 à mai 2014, mais aussi ceux de la légendaire production de Der Rosenkavalier, signée par Otto Schenk pour l'Opéra de Bavière il y a 40 ans, reprise in loco en mars 2012. 

« Un conte de fées qui contiendrait toute la réalité du monde » : c'est ainsi que le metteur en scène/décorateur/costumier allemand voit le chef d'œuvre de Mozart, un opéra tendre et poétique où l'amour triomphe du mal, la lumière de l'obscurité, un ouvrage édifiant et didactique où les trois jeunes enfants (délicieux petits chanteurs issus des Zürcher Sängerknaben) assisteraient en philosophes avertis et incrédules, aux balbutiements des adultes, qui doivent trouver leur chemin vers le bonheur et l'harmonie. Cette vision sereine - plus légère que beaucoup de versions contemporaines qui versent souvent dans la gravité intérieure et/ou une symbolique maçonnique parfois fastidieuse - s'inscrit dans une scénographie très réussie, parce que simple et efficace (imaginé par Jürgen Rose himself). Tout au long des deux actes, l'action se déroule dans une boîte inclinée qui joue sur la dimension du théâtre dans le théâtre, et crée un effet de distance avec le spectateur. Le royaume de la nuit est quant à lui matérialisé par de grandes draperies rouges flamboyantes, couleur que l'on retrouve dans les costumes de la Reine de la Nuit et de ses trois Dames, l'empire du soleil s'inscrit dans un jaune éclatant, les costumes de Sarastro et de ses frères étant japonisant ; seul Tamino, l'étranger, est habillé en bleu. Toute cette symbolique fonctionne admirablement, et donne au spectacle une grande force visuelle et beaucoup d'attrait.

Ce sentiment de vie et de bonheur est renforcé par la jeunesse de l'équipe vocale. Bien que très homogène, la distribution est dominée cependant par la radieuse Pamina de Pretty Yende, soprano sud-africaine que les plus grandes scènes internationales s'arrachent désormais. Elle incarne son personnage avec beaucoup de détermination, charge son chant de beaucoup d'émotion, en s'appuyant sur un timbre à la fois chaud et charnu, et délivre des aigus rayonnants, empreints à la fois de douceur et d'éclat. Elle trouve un ardent partenaire dans le ténor suédois Joachim Bäckström, Tamino à la voix lumineuse autant qu'incisive, d'un métal plus trempé que de coutume pour cet emploi, mais au débit net et précis, très à l'aise dans la personnification du héros mozartien. De son côté, la chanteuse colorature Svetlana Moskalenko incarne une Reine de la Nuit irréprochable, totalement à l'aise dans ce rôle périlleux et plutôt ingrat, auquel la soprano russe donne toute la force et l'effroi requis par son personnage.

Le baryton allemand André Morsch dessine un Papageno à la voix saine et à la savoureuse robustesse plébéienne, attachant par l'humanité qu'il donne à son personnage. Mary Feminear, sa Papagena, fait preuve d'une louable sûreté vocale qui laisse bien augurer de son avenir. La jeune basse américaine Jeremy Milner révèle lui aussi de vraies promesses, mais il est encore un peu juste pour Sarastro, auquel il ne parvient pas à donner l'épaisseur requise. Loïc Félix – le plus frétillant et sautillant de nos chanteurs hexagonaux, véritable Zébulon des scènes lyriques – prête à Monostatos son timbre clair, toujours parfaitement projeté, tandis que l'Orateur de Tom Fox nous est apparu étrangement neutre ce soir. Enfin, les trois Dames (Emalie Savoy, Inès Berlet & Lindsay Ammann) chantent toutes avec un bel aplomb leurs rôles respectifs.

Enfin, Gergely Madaras sait tirer de l'Orchestre de la Suisse Romande une délicatesse dans les sonorités et une transparence dans les textures qui lèvent tout obstacle à la perception d'exquis dialogues entre les différents pupitres... et tant pis pour les gros déficits en ampleur, en fermeté de l'assise, en mise en valeur des aspects métaphysiques du propos... car on ne peut que succomber aux charmes de la baguette du jeune chef hongrois !

Emmanuel Andrieu

La Flûte enchantée de W. A. Mozart au Grand-Théâtre de Genève, le 7 janvier 2016

Crédit photographique © Carole Parodi

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading