Une enthousiasmante Affaire Makropoulos à l'Opéra National de Grèce

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Après avoir inauguré son flambant neuf vaisseau de verre et d’acier en octobre dernier avec Elektra (nous y étions), l’Opéra National de Grèce achève sa saison (dans ses murs) avec un autre opéra qui a également à voir avec la culture grecque : L’Affaire Makropoulos. Partition majeure, dans le répertoire du XXe siècle, au même titre que Pelléas ou Wozzeck, le chef d’œuvre de Leos Janacek exige une représentation scénique lisible, car son livret est au premier abord complexe, voire inextricable. Au premier abord seulement, car une fois la situation bien posée et les personnages bien campés, tout devient totalement clair et se suit comme le meilleur des romans policiers.

Après Yannis Kokkos pour Elektra, c’est à une autre grande pointure du théâtre grec que l’ONG est allé chercher en la personne de Yannis Houvardas, connu pour ses mises en scènes avant-gardistes dans la patrie de Socrate. Avec sa décoratrice Eva Manidaki, il transpose l’action dans la Prague de l’ère soviétique, et en l’occurrence le décor unique d’une immense salle d’attente sans âme, garnie de banquettes grises et éclairée par des lumières blafardes. Dans cette pièce à l’atmosphère étouffante, la multiplicité des échanges de répliques des personnages exige des chanteurs-acteurs une infaillible précision : chacun d’entre eux n’y manque pas, tout en créant des types parfaitement individualisés. Et si tout est dit, c’est bien à chaque spectateur de décrypter lui-même la signification de la moindre attitude, exactement comme pour l’interprétation des silences dans le théâtre de Pinter.

Dans cette saisissante production, la soprano grecque Elena Kelessidi fascine le public par le naturel comme inné avec lequel elle traduit la palette de sentiments et d’états d’âme d’une créature qui, après déjà plus de trois cents ans d’existence, cherche avidement à retrouver la formule du philtre lui assurant trois nouveaux siècles de jeunesse et qui, finalement, une fois en sa possession, y renonce par lassitude de vivre. La difficile tessiture du personnage d’Emilia Marty ne lui pose aucun problème, et son interprétation de la scène finale bouleverse par la dimension de lassitude et de détresse morale, ainsi que par l’interrogation métaphysique, qu’elle y exprime, tant au moyen d’un phrasé d’une rare intensité que par l’expressivité corporelle et gestuelle dont elle fait usage. Un rôle exceptionnel pour une artiste exceptionnelle (que nous avons admiré tant de fois dans les grands rôles verdiens à l’aube des années 2000…), triomphalement et unanimement acclamée par le public athénien au moment des saluts. Autour d’elle, la distribution (entièrement grecque) se montre irréprochable. Malgré quelques légers problèmes dans l’aigu, Dimitris Paksoglou est un Albert Gregor convaincant. Yannis Yannisis incarne un Baron Prus remarquable, et Artemis Bogri, une Krista fraîche et cristalline. Mention encore à Christos Kechris (Janek) et, surtout, à Dimitris Sigalos (Comte Hauk-Sendorf) particulièrement expressif et haut en couleurs.

Enfin, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Grèce (à ne pas confondre avec l’Orchestre National de Grèce…), le chef slovaque Ondrej Olos offre une lecture de bout en bout électrisante, l’incroyable beauté sonore qu’il sait tirer de la phalange hellène procurant à elle seule une rare émotion.

Emmanuel Andrieu

L’Affaire Makropoulos de Leos Janacek à l’Opéra National de Grèce, jusqu’au 25 mai 2018

Crédit photographique © Dimitris Sakalakis

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