Un Pelléas en forme d'album d'images au Festival d'Aix-en-Provence

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Un rideau qui se baisse et se relève sur un décor totalement différent : voilà brièvement résumé, l'essentiel de cette nouvelle production de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, réglée par la metteure en scène britannique Katie Mitchell pour la 68ème édition du Festival d'été d'Aix-en-Provence. Fidèle à la manifestation provençale depuis la réussite qu'a constitué sa régie de Written on skin en 2012 – mais citons également son remarquable travail sur Alcina de Haendel l'an passé -, sa nouvelle proposition scénique peine à convaincre totalement, cette fois. À la fois obstacle et point fort, la virtuosité des changements de décors séduit dès les premières scènes... mais génère un peu d'ennui sur la durée. Le fil rouge est basé sur les délires oniriques d'une Mélisande qui apparaît dans la première et la dernière scène en robe de mariée. L'action qui se déroule entre ces deux repères temporels laisse imaginer qu'elle rêve son histoire d'amour dramatique avec Pelléas. La scène est divisée selon un quadrillage très simple qui ne se dévoile que par sections successives. L'œil est immanquablement attiré par la prouesse technique des changements de décors, passant d'un intérieur bourgeois à une piscine désaffectée, ou bien l'intimité d'une chambre. Exploitant la richesse infinie du jeu de Barbara Hannigan (qui interprète le rôle de Mélisande, et à laquelle nous avons consacré récemment un portrait), Katie Mitchell imagine sa Mélisande telle une poupée de porcelaine que deux mystérieuses domestiques habillent et remettent sur pied d'une scène à l'autre. La présence d'un double de Mélisande permet de jouer également sur les effets de distanciation entre rêve et réalité. Rien de bien original en quelque sorte, et au final l'on retiendra surtout une scénographie remarquablement réglée et une direction d'acteurs rigoureusement millimétrée.

La distribution vocale réunie à Aix suscite l'enthousiasme, et nous n'avons pas le souvenir d'une équipe ayant aussi bien rendu justice à la musique et au texte. Un texte dont on comprend chaque mot, articulé et projeté avec une franchise qui balaie tout ce qu'elle peut avoir de suranné, d'artificiel, voire d'ampoulé. La jeune Chloé Briot – déjà remarquée dans le rôle il y a deux saisons à Nantes - est ainsi un Yniold d'une rare crédibilité, la basse allemande Franz-Josef Selig un Arkel intensément humain, et Sylvie Brunet-Grupposo une Geneviève à l'expression souveraine. Sa lettre, dite avec retenue, avec nostalgie, devient ici une véritable pièce d'anthologie. Très bien aussi, on le remarque, le médecin de la basse franco-britannique Thomas Dear.

Familier du rôle qu'il a chanté un peu partout ces huit dernières années, le baryton français Stéphane Degout a choisi de faire ses adieux au rôle de Pellléas à l'occasion de ces représentations aixoises, pour des raisons qu'il nous a expliquées lors d'une interview à paraître prochainement dans ces colonnes. Il reste un Pelléas de rêve, dont on admire la stupéfiante aisance vocale, l'élégance du phrasé, l'éclat de l'émission et la magnifique présence. Avec un chant plus souple et nuancé que de coutume, Laurent Naouri incarne, de son côté, un Golaud à la fois violent, maladroit, pathétique et infiniment poignant. La Mélisande de la soprano canadienne Barbara Hannigan impressionne également. Dès l'entrée. Fragile, intuitive, attentive aux signes, elle procède avec détermination et avec subtilité, n'hésitant à payer de sa personne en exécutant avec beaucoup de facilité (elle a été danseuse) les contorsions physiques qu'exigent d'elle la production. La voix, émue et épurée, sait par ailleurs traduire à point les angoisses, les désirs et les étonnements de ce personnage qui garde jusqu'à la fin son mystère.

Dernier bonheur de la soirée – et pas le moindre -, la direction musicale du chef finlandais Esa-Pekka Salonen à la tête d'un Philharmonia Orchestra dans une forme splendide. Il offre une lecture résolument dramatique, puissante et contrastée de la partition de Debussy, accentuant ses accents « wagnériens », notamment dans les Interludes, d'une beauté ensorcelante.

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy au Festival d'Aix-en-Provence, jusqu'au 16 juillet 2016

Crédit photographique © Patrick Berger / Artcomart

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