Un Joueur de Prokovief enfiévré à l'Opéra de Monte-Carlo

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Audacieuse idée qu'a eu Jean-Louis Grinda – dans le cadre du 150e anniversaire de la première représentation lyrique au Casino de Monte-Carlo – de monter Le Joueur de Sergueï Prokofiev, dans une mise en scène que le maître des lieux a lui-même signée. Inspirés par le roman que Dostoïevski écrivit à partir de son expérience du jeu en 1863 à Wiesbaden, la partition et le livret (de la main du compositeur) sont achevés en 1917, en pleine révolution bolchevique. Destiné à l'origine pour le Mariinski de Saint-Pétersbourg, l'ouvrage sera finalement écarté, considéré comme injouable et inchantable par les instrumentistes et les solistes du célèbre théâtre. Le premier des sept opéras du compositeur russe ne sera créé que douze ans plus tard, en français, à La Monnaie de Bruxelles, après qu'il en ait allégé et simplifié l'orchestration, ainsi que les parties vocales. Par chance, c'est dans sa version russe - et complète - que nous entendons l'ouvrage ce soir.

Fort difficile à interpréter, pour les voix comme pour l'orchestre, Le joueur est une œuvre au style radical, avant-gardiste, et à l'orchestration foisonnante. Elle ne comporte pas d'airs à proprement parler, ni de développement symphonique. Les deux premiers actes se réduisent à une suite de récitatifs où les protagonistes rapportent le drame se jouant sous leurs yeux, plus qu'ils ne le vivent. Ils gagnent ensuite en consistance, à l'instar de la partition, pour aboutir au chef-d'œuvre de dramaturgie musicale qu'est le second tableau du dernier acte où une vingtaine de solistes chantent sans que leurs voix ne se superposent jamais, dans un rythme virtuose et endiablé.

Aussi faut-il une baguette experte et des chanteurs aguerris pour rendre pleinement justice à l’ouvrage. Honneur soit rendu à Jean-Louis Grinda d'avoir su réunir une équipe formidablement homogène et, surtout, à la hauteur de l'enjeu. Tous formidables, les chanteurs font preuve d'un investissement total, sans que jamais aucun d'entre eux ne tire à soi la couverture. Formidable Hermann dans La Dame de pique la saison passée à l'Opéra National du Rhin, Misha Didyk suscite à nouveau l'enthousiasme, en composant un Alexeï totalement halluciné, auquel il prête son timbre clair et puissant, remarquablement expressif. Le ténor ukrainien ne souffre d'aucune défaillance dans un rôle omniprésent que l'orchestre pourrait bien souvent mettre à mal, gratifiant l'auditoire d'aigus d'une incroyable insolence. La Polina d'Oksana Dyka fait également forte impression, grâce à une voix qui s'avère riche, pleine et puissante sur toute la tessiture, mais l'actrice s'avère, en revanche, assez pâle à côté du héros dostoïveskien qu'incarne Didyk.

À l'applaudimètre, c'est cependant l'extraordinaire alto polonaise Ewa Podles (Baboulenka) qui recueille le plus de suffrages. Elle crée la sensation avec son portrait plus vrai que nature d'une grand-mère joueuse, dominatrice et loufoque, dont chaque éclat vocal atteste d'une maîtrise du souffle et de l'émission assez incroyable après une aussi longue carrière. L'impressionante figure du Général permet à Dmitry Ulyanov d'exploiter tout le potentiel de son imposante voix de basse. La Blanche manipulatrice d'Ekaterina Sergueïva, le marquis cynique d'Oleg Balachov ou encore l'Astley racé de Boris Pinkhassovitch complètent luxueusement l'affiche, mais tous les autres protagonistes mériteraient d'être cités.

Jean-Louis Grinda – aidé par son fidèle décorateur Rudy Sabounghi – n'a pas lésiné sur les moyens pour offrir à la rétine du spectateur une scénographie aussi belle qu'imposante. L'acte I se situe dans le luxueux salon d'un palace, muni de hautes portes vitrées derrière lesquelles apparaît une salle de jeu. Pour les scènes plus intimistes, un ingénieux système motorisé permet de faire place à une chambre lépreuse et claustrophobique - où se déroulent les échanges entre Alexeï et Polina. Enfin, pour la scène cruciale du Casino, au dernier acte, Sabounghi a imaginé une immense roulette sur laquelle court en tout sens, jusqu'au délire et à l'hystérie, le héros. Tout autour, les autres joueurs forment une espèce de lugubre ronde du Veau d'or... Tout fonctionne ici à la perfection, et les différents tableaux rendent palpables les obsessions et les tensions de la partition. Les chanteurs et figurants se voient imposer un jeu extrêmement tendu et nerveux, avec des gestes répétés de manière de plus en plus obsessionnelle et désordonnée au fur et à mesure que la tension monte.

En réponse à ce travail scénique très convaincant, Mikhaïl Tatarnikov – directeur musical du Théâtre Mikhaïlovsky de Saint-Pétersbourg – obtient de l'OPMC un accompagnement rutilant, voire ensorcelant, où les instrumentistes deviennent les véritables narrateurs de l'action en donnant à voir ses multiples péripéties. Le jeune chef russe se plonge de toute évidence avec délices dans cette écriture foisonnante, véritable écheveau polyphonique dont il dissèque les éléments constitutifs avec une espèce d'allégresse spontanée. Il fait véritablement corps avec la partition, portant le spectacle à bout de bras, jusqu'à un accord final explosif ponctué par les applaudissements tout aussi frénétiques d'un public conquis.

Emmanuel Andrieu

Le Joueur de Sergueï Prokovief à l'Opéra de Monte-Carlo

Crédit photographique © Alain Hanel

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