La Dame de pique à l'Opéra National du Rhin

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La Dame de pique est l'opéra de Tchaïkovsky le plus représenté à travers le monde après Eugène Onéguine. Si les deux ouvrages s'inspirent de Pouchkine, La Dame de pique s'avère nettement plus sombre et plus tragique que son aîné de onze ans, mettant en scène les obsessions de quatre personnages – Hermann, Lisa, La Comtesse et Eletski – qui, unis par le destin, courent à l'abîme. 

C'est très exactement ce que reflète cette production signée par le prolifique homme de théâtre canadien Robert Carsen, étrennée à l'Opéra de Zurich en avril 2014, et qui arrive en ce mois de juin à l'Opéra National du Rhin, coproducteur du spectacle. Carsen transpose l'action dans l'univers d'une salle de jeu, uniformément verte ; un cadre unique donc, oppressant, qui plonge l'ouvrage dans un climat à la fois sombre et tragique. Ceux qui pensent que la brillante évocation des fastes de Saint-Pétersbourg au XVIIIe siècle est un élément dont La Dame de pique ne saurait se passer, auront du mal à entrer dans la démarche de Robert Carsen. Ceux, au contraire, qui estiment que la psychologie des personnages, et non le cadre de l'action, est le moteur du drame, seront séduits par la pertinence et la cohérence de son travail. Le choix d'une salle de jeu ne paraît jamais « plaqué » arbitrairement sur l'intrigue, les différents « mondes » d'Hermann s'enchaînent harmonieusement, et l'on n'a jamais la sensation que le metteur en scène trahit l'essence de l'ouvrage. Néanmoins, le parti pris se fait au détriment de toute la scène d'introduction dans le jardin d'été à Saint-Pétersbourg et de la scène du bal masqué (avec sa fameuse Pastorale La Bergère fidèle) offert en l'honneur de l'Impératrice - qui passent ainsi à la trappe.

Le succès de La Dame de pique repose pour beaucoup sur la personnalité du ténor, en scène quasiment de bout en bout. Misha Didyk est un habitué du rôle d'Hermann, qu'il a chanté aux quatre coins de la planète. Il y fait preuve d'une résistance admirable, et illumine le spectacle de son timbre éclatant et sain. Le ténor ukrainien devrait pourtant veiller à ne pas cultiver la puissance de l'émission au détriment de la ligne de chant. Admirable Tatiana au Palais Garnier en 2008, la soprano russe Tatiana Monogarova (Lisa) présente les mêmes qualités...et les mêmes défauts : le timbre est rond, l'attaque franche, le souffle superbe de maîtrise, mais lorsqu'il est mis sous pression, il a malheureusement tendance à perdre de sa solidité et il se pare alors d'arêtes plus ou moins tranchantes.

Le baryton grec Tassis Christoyannis - qui nous a accordé une interview le lendemain de cette soirée de première - se montre irrésistible dans le superbe air d'Eletski, tandis que Roman Lacic n'arrive au bout de celui de Tomski qu'avec un rayonnement limité. La mezzo polonaise Malgorzata Walewska, ô miracle, chante le rôle de la Comtesse - parlé par la plupart de ses collègues (généralement il est vrai des cantatrices à bout d'âge et de voix) -, et rend justice à la romance de Grétry avec beaucoup d'émotion et de subtilité. Mais la très heureuse découverte de la soirée vient de la Pauline de la superbe mezzo franco-suisse Eve-Maud Hubeaux (déjà remarquée en Mary dans Le Vaisseau fantôme lyonnais de début de saison), dont la grande beauté d'un timbre à la fois sombre et coloré et une superbe ligne de chant, font de sa romance de l'acte I un sommet inattendu, justement salué par la salle. On lui prédit une belle carrière. Enfin, le jeune ténor français Jérémy Duffau (Tchekalinski) et l'imposante basse russe Andrey Zemskov (Sourine) s'acquittent avec tous les honneurs de leur partie respective.

Des chœurs maisons impeccables, un Orchestre Philharmonique de Strasbourg à son zénith, particulièrement brillant dans le moiré des cordes et la parfaite virtuosité de la petite harmonie, si importante ici, contribuent au très haut niveau musical de l'ensemble, dirigé par le directeur musical des lieux, le chef  letton Marko Lentonja. Sa direction est aérée, brillante, nerveuse, et elle ne manque ni de la fougue, ni de l'intensité requises, dans le transcendant troisième acte.

Emmanuel Andrieu

La Dame de pique à l'Opéra National du Rhin, jusqu'au 7 juillet 2015

Crédit photographique © Klara Beck

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