Un enthousiasmant Manoir hanté de Moniuszko à l'Opéra de Cracovie

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Le Manoir hanté (Straszny Dwor) est l’opéra le plus célèbre du compositeur polonais Stanislaw Moniuszko, mais aussi le plus célèbre et le plus joué dans la patrie de Chopin – avec Halka, dont nous avons chroniqué une production au Grand-Théâtre de Varsovie il y a deux ans. Et force est de constater qu’en dehors de la Pologne, rares sont les représentations de cet opéra dont l’importance est capitale dans l’histoire de son pays d’origine. A ce titre, on peut le comparer à Nabucco, La Fiancée vendue de Smetana ou Une Vie pour le Tsar de Glinka. L'ouvrage a été créé en 1865 au Grand-Théâtre de Varsovie (que dirigeait alors Stanislaw Moniuszko), deux ans après une insurrection nationaliste qui s’était soldée par un cuisant échec. Plus que jamais, la résistance à la domination étrangère (l’Allemagne, la Russie et l’Empire austro-hongrois se partageaient alors le pays) devait s’exprimer dans la littérature, et avec mille subterfuges, sur la scène des théâtres. C’est ainsi qu’un livret plutôt banal – où deux frères (Stefan et Zbigniew) jurent de ne jamais se marier pour se consacrer entièrement au service de leur patrie, tombent finalement amoureux de deux sœurs ravissantes – dissimule en fait des armes redoutables. Car dans Le Manoir hanté, le seul vrai fantôme qui vient sans cesse agiter les esprits est l’attachement à la mère patrie. Les valeurs du sang, de la famille, de la religion et du courage guerrier sont les fondements de cette demeure rurale, où tout un peuple doit reconnaître les éléments forts de son identité.

On comprend donc qu’après trois (triomphales) représentations, l’opéra ait été interdit par la censure. Circonstance aggravante, si l’on peut dire, la musique en était de grande qualité, capable de séduire à la fois les amateurs exigeants, nourris de culture occidentale, et un public très large qui sentait battre dans ces airs et dans ces danses le cœur de sa partie perdue. Certes, Auber, Weber et Bellini ne sont ici jamais très loin, mais Moniuszko sait aussi se dégager de ses influences pour composer une œuvre originale, variée dans ses rythmes, enlevée avec brio, à laquelle il est bien difficile de résister, surtout lorsqu’elle est défendue par des interprètes de qualité – comme c’est le cas ce soir avec cette production de l’Opéra de Cracovie (Opera Krakowska) qui date de 2004.

Dans une scénographie et avec des costumes à la fois traditionnels et d’époque conçus par Barbara Kedzierska, la mise en scène de Laco Adamik joue habilement sur les ficelles comiques et raconte l’histoire avec beaucoup de clarté. Après un premier acte qui se passe dans la demeure commune des deux frères qui s’ouvre sur une forêt de bouleaux, les deux tableaux suivants se déroulent dans le manoir (supposé) hanté de Miecznik, le Porteur de l’Epée, le père des belles Hanna et Jadwiga. Cszesnikova, la tante des deux frères, et Damazyn un prétendant rejeté par Hanna, tentent d’effrayer les deux militaires… qui ne s’en laissent pas compter et découvrent très vite que les « fantômes » ne sont autres que les deux sœurs qui apparaissent ou disparaissent derrière deux tableaux représentant leur portrait ! Tout, bien sûr, se termine dans l’allégresse.

Côté chant, avec une distribution bien évidemment 100 % polonaise, le ténor Pawel Skaluba apporte un timbre rayonnant à Stefan, tandis que le baryton-basse Sebastian Marszalowicz campe un Zbigniew tout de flamme et de panache. A côté du beau mezzo de Monika Korybalska (Jadwiga), on découvre surtout le superbe soprano colorature de Katarzyna Oles-Blacha, qui apparaît comme exemplaire dans le rôle de Hanna, qui demande de l’énergie et du brillant - et à qui est dévolu le plus long et bel air de la partition (au IV). La tante Czesnikova est incarnée par la contralto Magdalena Barylak qui dispose d’une voix profonde, comme on en trouve beaucoup dans les ex-pays de l’Est. Un des éléments les plus impressionnants de la distribution est à ce titre la basse Wolodymir Pankiw (Skoluba), qui donne un relief incroyable à son personnage, avec ses graves abyssaux. Avec son timbre clair et bien projeté, Krzystof Kozarek est parfait en Damazy, le soupirant malheureux, tandis que les barytons Adam Szerszen (Miecznik) et Michał Kutnik (Maciej) sont les deux dernières (belles) voix graves de cette fine équipée vocale. Enfin, le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra de Cracovie sont dirigés avec ce qu’il faut de sensibilité et d’enthousiasme par le vétéran polonais Tadeusz Kozlowski, concourant à faire de la soirée une vraie réussite.

Quel directeur d’un théâtre hexagonal aura le courage de redonner sa chance, en France, à ce pur bijoux musical ?

Emmanuel Andrieu

Le Manoir hanté de Stanislaw Moniuszko à l’Opéra de Cracovie, le 19 juin 2022

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