Streaming : Halka pour fêter le bicentenaire de Stanislaw Moniuszko au Grand-Théâtre de Varsovie

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Créé à Vilnius (en Lituanie) le 1er janvier 1848 dans sa version en deux actes, avant d’être révisé en quatre actes pour le Grand-Théâtre de Varsovie (en 1858), Halka est l’un des opéras les plus chers au cœur des polonais, avec Le Manoir hanté (1865), l’autre chef d’œuvre de Stanislaw Moniuszko (1819-1872). On a donc fêté le bicentenaire de la naissance du compositeur polonais en 2019, et le Grand-Théâtre de Varsovie a rendu plusieurs fois hommage à l'un de ses plus illustres musiciens au cours de l’année, en important par exemple une production de Halka de l’Opéra de Poznan... chanteurs de la troupe, chœur et orchestre compris !

Quel dommage que l’on ne connaisse, en France en tout cas, qu’une seule face, sublime il est vrai, du romantisme polonais : le génie de Frédéric Chopin. Moniuszko en constitue une autre, plus « extravertie », plus fringante, plus « vériste », plus accessible au grand public, mais combien attachante et irrésistible. Tantôt surestimée, tantôt sous-estimée dans son propre pays, traitée parfois à tort de produit de « consommation intérieure », sa musique devait finalement attendre un siècle pour être appréciée à sa juste valeur. Située entre Weber et Rossini, fortement enracinée dans le climat de la sensibilité polonaise, la musique de Moniuszko nous enchante et nous émerveille. Autant Le Manoir hanté constitue une sorte d’opéra-bouffe à la polonaise, c’est-à-dire à la fois gaillard, enjoué et mélancolique, autant Halka prend la forme d'un véritable drame lyrique dans le sens propre du terme, car il s’agit bien ici d’une vraie tragédie : une jeune montagnarde (Halka), attirée par un noble (Janusz) qui l’abandonne sitôt après l’avoir séduite (lui faisant au passage un enfant) pour se marier avec une femme de sa classe (Zofya), se suicide en se jetant dans la rivière, après avoir un temps pensé à mettre le feu à l’église où a lieu le mariage de son ancien amant, laissant par ailleurs au désespoir le jeune montagnard Jontek qui l’aime d’un tendre et pur amour. Bien que le sujet ait cheminé à travers tout le XIXème siècle, de La Muette de Portici (1828) d’Auber à Luisa Miller (1849) de Verdi, jusqu’à Rusalka (1856) de Dvorak, l’ouvrage constitue une véritable révolution dans l’opéra national, non seulement par le choix d’un thème social et l’introduction du peuple sur la scène (seul Glinka l’avait fait avant lui avec sa Vie pour le Tsar en 1836), mais aussi, et surtout, pour la forte empreinte de la musique de terroir que porte cette œuvre. Il y avait de quoi choquer le public et les musiciens de l’époque avec ce cadre rustique et ces mélodies montagnardes à la consonnance rugueuse ! Point de départ de l’école polonaise, Halka dépasse largement le strict cadre musical – elle est à peu près à la Pologne ce que Nabucco est à l’Italie du Risorgimento

En fosse, le chef polonais Gabriel Chmura n’est rien moins que le lauréat de l’édition 1971 du concours de chef d’orchestre Herbert von Karajan, et il a longtemps été directeur musical des opéras d’Aix-la-Chapelle et de Bochum. Grand spécialiste de cette musique, il fait ressortir toutes les richesses et les subtilités de la partition du maître polonais, à commencer par les somptueuses pages orchestrales et les nombreuses scènes de ballet qui lui sont associées. Grâce à lui, l’Orchestre de l’Opéra de Poznan, considéré comme un des meilleurs du pays, atteint des sommets de maîtrise et d’éclat. Quant aux interprètes, ils se montrent tous prodigieux vocalement (on sait comme les pays de l’Est sont riches en grandes et belles voix...), et ce malgré les impossibles accoutrements dont on les a affublés. Dans le rôle-titre, Monika Mych-Nowicka déploie une voix libre et puissante dans l’aigu, tandis que son registre médium et grave possède tout l’appui nécessaire pour affronter les difficiles parties écrites pour son personnage. De son côté, le baryton Lukasz Golinski souligne bien la veulerie de Janusz, avec un timbre pourtant sombre et péremptoire, tandis que le ténor Piotr Friebe incarne Jontek, le jeune paysan amoureux de l’héroïne, avec une voix solaire, une belle musicalité, et surtout une intensité dans le chant qui lui vaut une ovation du public à la fin de son grand air « Szumią jodły na gór szczycie ». La mezzo Magdalena Wilczynska-Gos fait une apparition remarquée dans le rôle de Zofia, quand la basse Rafal Korpik prête à Stolnik ses graves somptueux. Quant au Chœur de l'Opéra de Poznan, il se couvre tout simplement de gloire dans les nombreuses interventions qui lui échoient.

Las, la mise en scène de Pawel Passini est insupportable, alignant tour à tour les poncifs les plus éculés de l’opéra de grand-papa et le pire du Regietheater à l’allemande ! A hésiter entre les deux univers, le metteur en scène se fourvoie et nous propose un spectacle à la fois bête et moche. Mais que le lecteur se rassure, il en faudrait bien plus pour détourner son attention tant la partition de Moniuszko est ensorcelante, et il s’avère en effet impossible de ne pas écouter cette musique sublime à laquelle les chanteurs réunis à Varsovie rendent hautement justice. Nous ne saurions cependant que trop lui conseiller d’aller plutôt lorgner vers la géniale production imaginée par Mariusz Trelinski pour ce même Grand-Théâtre de Varsovie (qu’il dirige d’ailleurs depuis 2011), et que le Theater an der Wien a eu la bonne idée de coproduire et monter en décembre dernier (notre confrère de langue germanique y était), un spectacle qui est visionnable sur Youtube (les actes I et II par ici et les III et IV par là) !

Emmanuel Andrieu

Halka de Stanislaw Moniuszko au Grand-Théâtre de Varsovie à (re)voir sur le site d’Operavision
 

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